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Chroniques humaines - Page 4

  • Confinement: jour 15

    (1/4/20). le quatorzième jour c'était hier. En toute logique, je devrais quitter cet endroit et rentrer à la maison, et être encore confiné indéfiniment dans une ville, cette fois, et dans un confinement partagé dans un espace fini.

    J'hésite. Ici le regard porte jusqu'à l'horizon depuis les fenêtres. Les bruits sont ceux de la nature. Quelquefois les avions viennent s’entraîner au-dessus de ma tête, et il m'arrive de jouer à les suivre avec mes jumelles, les observer faire leurs cabrioles rondes, leurs ressources verticales, leurs piqués d'échappatoires. Ici je peux sentir le désert, définir mon jardin sans barrières, regarder les troupeaux raser méthodiquement les parterres à peine fleuris, chercher des yeux les animaux du silence, les voir vivre.

    J'hésite. Dans ma solitude relative, je peux laisser mon esprit divaguer à sa guise, élucubrer des idées aussi nouvelles que farfelues, prier sans barrières, démonter le monde et croire que demain il sera aussi différent que beau, jouer patiemment à reboucher des fissures inconnues. Ici le temps ne compte plus.

    J'hésite. Mon ange ne me crie pas son désarroi, elle occupe notre espace pour deux qui s'est refermé sur elle, comme si tout ce qui arrive était devenu supportable, comme si mon retour devenait un supplément au vécu du jour, comme si je pouvais devenir une contrainte supplémentaire, un frein à nos libertés individuelles, à nos coins qui pouvaient être devenus secrets à force de solitude. On prend vite des habitudes nouvelles pour combler les liens qui nous manquent. Je n'y échappe pas.

    Je partirai vendredi. Je vais laisser s'éteindre ce long moment passé avec moi-même, réveiller les liens qui s'étaient endormis, cesser de regarder le vide, ce néant de tout qu'il faut sans cesse remplir de pensées et d'actions, pendant que les étoiles, au-dessus du ciel, me narguent en continuant inlassablement leur petit manège narquois et éternel...

     

    (photo: arum rare du désert)

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  • Confinement: jour 14

    (31/3/20)

    Aujourd'hui, tempête de sable. autant dire, dans l'ordre:
    - confinement du confinement: fenêtres et portes closes, pas le nez dehors, ou alors avec un chech bien roulé autour de la tête.
    - pas la peine d'aller se balader, c'est le sable qui vient te livrer à domicile
    - conjonctivite assurée pour les allergiques dans mon genre
    - et les éternuements à rallonge en prime.

    Le chat cantonné sous la yourte (non ce n'est pas un chat chinois de Canton ! ) fait le sphinx: tête droite, pattes avant recroquevillées, posture de yogi en attendant des jours meilleurs, et probablement quelques miettes de thon qui tomberaient du ciel. Et là, la ciel, c'est moi. Mais pas de thon au menu du jour, j'ai la flemme.

    Et comme c'est jour de sable, j'en ai profité pour passer l'aspirateur dans toute la maison, en haut, en bas, sous le canapé, derrière le frigo et même derrière les livres de la bibliothèque. Dans une accalmie, je suis sorti. J'ai vu le chat. Il était toujours en lévitation sous la yourte. C'est un peu plus loin que je suis tombé sur les jacinthes du désert qui avaient choisi justement aujourd'hui pour fleurir. Je les ai immortalisé dans mon téléphone, on ne sait jamais. Par ces temps de fin du monde, il vaut mieux fixer deux fois ce qui passe par la rétine, on pourrait ne pas nous croire dans les générations à venir.

    J'ai commencé aussi (pour les générations à venir, vu la durée de vie moyenne d'un plancher en sapin du nord) à boucher les rainures entre les planches. il y en a 64 à faire: aligner sur chaque bord du papier collant, au dixième de millimètre, préparer la colle epoxy en y ajoutant de la poussière de bois pour la charger, poser la charge dans chaque fente avec une spatule, recommencer, recommencer, recommencer... et une fois la colle prise, enlever le papier collant, puis poncer pour effacer les défauts... J'espère que mes arrières petits-enfants penseront à moi en cirant ce merveilleux parquet, et se diront que l'aïeul n'avait vraiment rien à faire pour passer autant de temps à boucher les fissures...

    J'étais tellement occupé que j'ai oublié que c'était mon dernier jour de bidoud (confinement, isolation, solitude en hébreu). Je devrais sauter de joie ce soir. Même pas. Je vis dans le pays le mieux protégé du monde (authentique), mais à quel prix:
    - l'amour de ma vie ne m'embrasse que virtuellement derrière un écran en plastique,
    - nous prenons nos repas par messagerie instantanée,
    - aucun de nous ne mange la même chose que l'autre,
    - nos échanges de tendresse sont des images et des sons de télévision...
    Et nous aurons peur de nous toucher lorsque nous nous reverrons.
    Il faudra surmonter çà...
    Parce qu'on s'aime.

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  • Confinement: jour 13

    (30/3/20)
    Je découvre la faune de mon univers yourtal... un gecko mangeur de mouche, discret comme une ombre. Il pointe son museau le soir, s'accroche au dossier d'une chaise et me mate un moment, puis il disparait comme il est venu. Il y a aussi un chat, qui cantonne sous le plancher de la yourte. Lui je ne le connaissais pas. Ce voleur est venu sur la table installée sous ma toute nouvelle véranda, a ouvert le sac de pain dont je venais d'aseptiser l'emballage (voir plus loin), et a commencé à se faire un sandwich. Plus tard, ma voisine Natacha, émigrée russe ayant fait son nid de locataire dans une autre yourte voisine, m'a dit que "mon" chat courtisait la chatte de ses enfants. J'ai ri. Elle est courageuse Natacha, elle élève seule ses deux marmots en faisant la guide pour des touristes (en ce moment c'est plutôt maigre, les touristes), après avoir appris l'hébreu (comme tous ceux qui arrivent ici), puis l'anglais. Et donc elle s'exerce à décalquer la langue de Shakespeare sur son accent russe et veut que je lui réponde en anglais...

    Je suis allé faire des courses. Vaste programme pour aller chercher du pain, quelques biscuits et de la confiture dans le truc que les bédouins appellent un bazar. Evidemment aucune protection individuelle, les gens touchent à tout et rigolent lorsqu'ils me voient avec un masque et des gants en latex. Ils sont trois cent mille agglutinés dans la périphérie de Beer-Shéva, et à quelques kilomètres d'ici une ville sauvage a commencé à s'étaler dans les collines. De nomades, ils deviennent sédentaires, sans connaitre les codes de la vie semi-urbaine: propreté, civisme, code de la route, assurances, et, pire que tout, éducation sanitaire, sont des mots inconnus chez eux. Seul, le chef de la tribu décide de ce que chacun doit faire ou pas. Vu l'environnement, je crains le pire pour tout ce monde de bergers et de trafiquants, le virus ne va pas les oublier...

    Donc, une fois rentré, désinfecté au savon, j'ai passé tout ce que j'ai acheté à l'eau de javel, y compris les billets de banque et les pièces de monnaie, et j'ai désinfecté la voiture, sachant pourtant que le soleil fera le nécessaire pour détruire cette chose.

    Ben voui, un virus, ce n'est pas un être vivant, c'est une chose, une molécule enrobée de lipide (graisse), qui est transportée par les éléments et rencontre des cellules, vivantes, elles, qui l'absorbent et se vampirisent avec son ARN pourri et mortel...

    C'est là que "mon" chat a fait parler de lui... voleur !

    J'ai un nouveau défi: remplir chaque fente du parquet avec de la colle epoxy avant de faire un traitement de beauté pour le bois. Ça m'occupe, on dit.

    Demain, ce devrait être le dernier jour de "bidoud", de quarantaine comme on dit ici. Mais comme c'est parti, je vais avoir le temps de finir mon parquet. Chic ! il pleut (quelques gouttes, soyons modestes) !

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