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LCE

  • Sahel

    Entre Tchirozérine et Rharhous... quelque part entre deux mondes, celui du sable et celui de la terre, entre le sec et le moins sec, là où dorment des fleuves de sable, éveillés quelquefois par un orage lointain qui éclate dans le massif de l'Aïr... Et là, à deux cent mètres sous la roche, dorment des millions de litres d'eau douce, fraîche, fossile. Une eau qui a vu mourir les derniers dinosaures, une eau vers qui vient maintenant le foret du forage. Depuis des semaines, les pointes d'acier rognent le silex et le quartz. Quelques heures encore, et d'un coup le tube disparaîtra avec un bruit de moteur qui tourne dans le vide. Depuis un mois, la pompe tire l'eau des profondeurs. Les spores déposés dans l'obscurité de la préhistoire ont commencé à produire des algues vertes et violettes, le bassin de décantation a transformé le désert en paradis, et des centaines d'animaux sortis de nulle part viennent y boire au lever du jour : tourterelles, outardes, corbeaux, aigrettes. Le chantier avance, et chaque jour l'eau nouvelle se rapproche du village prochain, sous les 56° qu'annonce le thermomètre. Un homme aborde la voiture le long de la piste. Langage Bouzou incompréhensible, mélange de Touareg et de patois Masaï. Il supplie de descendre, de rentrer sous la tente sombre en laine de chameau. Une fillette est là, allongée sur le sol, la bouche entrouverte, les yeux révulsés. Pas de fièvre, mais coma de la déshydratation. Vite, avertir le père d'attraper une chèvre de son troupeau et de la traire, frictionner l'enfant pour tenter de la réveiller, lui donner quelques gouttes de lait. Pas de réaction. La prendre dans les bras, monter dans la voiture, et foncer à travers le désert jusqu'au bout de la piste, à 50 kilomètres... Pendant que le chauffeur se bat contre les trous et les bosses, maintenir ce corps décharné et inerte contre sa poitrine, lui donner dans les cahots des espoirs de survie insensée avec des caresses qu'elle ne sent pas, avec des mots bercés qu'elle n'entend pas, avec des gouttes d'eau qui coulent de ses lèvres et retombent sur ses joues, se battre contre le temps, allez, plus vite, oui, comme çà, passe par là, pourvu qu'on arrive à temps, çà y est , la piste s'ouvre, on voit les cases dans les branches des épineux... Elle respire doucement, elle ne sait pas... Elle vit encore. La soeur qui s'occupe de ce poste de secours du bout du monde reçoit l'enfant comme un cadeau, elle l'emporte et la couche sur le brancard, dit de rester dehors, sous les palmiers de l'oasis. Les villageois apportent le thé jaune et fort, le père sourit un peu dans ses larmes.... Il regarde autour de lui, avec des yeux en forme d'excuses, comme si l'agonie de sa fille était de sa faute. Le marabout est venu prier avec lui. Le jour s'épuise avec le silence du désert. Peu de paroles. Des regards, intenses, purs, des regards de marins qui traversent les tempêtes... Il faut repartir sur le chantier, continuer à poser les tuyaux dans le sable, faire avancer l'eau du bout de l'Histoire vers le bout du monde, vers les hommes. Malgré les efforts, la petite fille n'a pas survécu. Les parents ont consolé leur peine avec les mots du Coran, avec les prières murmurées les mains ouvertes, en regardant l'Est et l'Ouest, en aimant encore plus les autres enfants, malgré la pauvreté, la maladie, l'ignorance. Et nous, les hommes venus d'ailleurs, gens d'un autre monde, nous avons cherché le souvenir de ce corps chaud et doux dans le creux de nos bras, nous avons pesé le silence de ce silence abandonné à nous pour toujours... Nous avons juré dans nos âmes que jamais l'enfant du Sahel ne serait oubliée, qu'aucun découragement ne pourrait effacer le sacrifice innocent d'une vie contre rien. Et pourtant... Pablo Robinson

  • Resurgence

    Laisse moi le temps de mettre en ordre les milliards de mots qui fourmillent dans l'espace et que des antennes attrapent de temps en temps, quand ils s'accrochent par inadvertance (ou exprès pour me conduire à d'autres mots, maillons de phrases posées dans mon crâne en sillons infinis) dans les sphères qui baignent les pensées qui me traversent, lames souples, coupantes et meurtrières, blessantes parfois, ou caresses rares posées comme des mains dans mes cheveux, les yeux fermés, attendant avec avidité de retrouver cette sensation fœtale du contact des peaux dans la sécurité d'une eau maternelle... Attends un peu que les tambours cessent de cogner, que les tonnerres cessent de gronder, que les cordes des guitares lâchent les notes pincées dans le silence d'une nuit froide, nimbée des clochettes cristallines des crapauds dans les prés alentour, que le calme du désert se manifeste autour des hommes en pans de paix entiers qui font fermer les yeux des nomades de Dieu, et qui effraient les incrédules. Attends que mon cœur se remette à battre lentement, que mes colères s'apaisent, que mes yeux se ferment sur les viols de la vie, sur les lâchetés des hommes, sur les pleutreries des gouvernements, que mes mains ne tremblent plus de rage devant l'imbécillité des gestes futiles d'une folie collective, que les larmes de honte sèchent sur les joues des enfants qui pleurent quand ils nous voient vivre. Attends quelques instants encore, laisse moi faire un pas, puis deux, puis trois, laisse moi chasser la douleur de mes reins écrasés par les violences de ceux qui se veulent nos maîtres, habituer mes genoux à se plier librement, sans contraintes, laisse moi lever ma tête et sentir le soleil embraser mes yeux lavés de larmes, laisse moi tendre mes mains ouvertes vers le ciel et la pluie, laisse moi goûter l'air pur des montagnes, le sel de la mer, l'eau claire d'un ruisseau de glacier. Quelques secondes encore, que ma bouche s'ouvre, et que mes paroles s'échappent enfin comme des enfants épris de liberté, et s'envolent à travers l'azur vers des oreilles amies qui les écouteront, que les sons qui sortiront de ma gorge deviennent un chant d'amour et d'espérance, tendu vers le futur comme un testament pour les générations à venir, lorsque ma carcasse aura disparu et que ne subsisteront que les vibrations des sons. Voilà les signes écrits par mes doigts sur un clavier muet, transcrits en images ioniques contre une plaque de verre et envoyés à nouveau dans le vide en ondes invisibles. Me voilà enfin offert comme une résurgence, débarrassé de toute impureté, prêt à dormir en paix pour l'éternité, puisque toute autre action n'apporte que le désordre.... Pablo Robinson

  • Les voleurs

    Le téléphone a sonné dans la nuit. Hébétude de veuve éveillée en sursaut dans sa maison solitaire, où tout est souvenir de temps à peine oubliés, de présences recherchées en forme de fantôme espéré et évanoui, trop loin dans le temps pour se rappeler de son visage, de ses mimiques. Les gendarmes appellent depuis l'autre bout du pays, là-haut, dans les montagnes, haut lieu de la famille depuis tant d'années. Venir le plus rapidement possible. La maison cambriolée. La route à faire. Trop loin pour partir tout de suite. L'aube transforme les ombres nocturnes des arbres du jardin, ombres chinoises sur la pâleur du ciel. Nouvelle tristesse, en attendant de comprendre les sons qui sont sortis du plastique de l'appareil. Nouveau choc de comprendre que quelque chose d'autre sera perdu à jamais, choses de la vie, marquées du passage de sa main, façonnées par le temps vécu en famille, maintenant laissées par des odeurs de meubles, des usures conservées comme des reliques d'un amour éprouvé, bâti en tant d'années de partage avec un homme maintenant disparu, et qui était devenu avec le temps un ami plus qu'un époux, un père plus qu'un amant, ombre insoluble des pensées de chaque instant... Le moteur arrêté de la voiture cliquette en refroidissant. Le crépuscule de la montagne et l'air vif du nord réveille les sens après la longue somnolence de l'autoroute et les luttes contre le sommeil dans les épingles des cols à franchir. La porte a été arrachée par les cambrioleurs, et la lumière crue de l'ampoule électrique inonde la terrasse dans la nuit étoilée. Le cauchemar commence. Entrer dans la maison pillée, vidée des meubles anciens, sans plus aucune marque pour fixer le passé et le présent. Marcher dans les débris de vaisselle, ramasser çà et là une photo souillée de la boue d'une chaussure, une carte de jeu, une lettre d'amour ancienne jetée comme une ordure avec le reste du sac de la maison. Les nerfs ne peuvent tenir longtemps au train de la prise de conscience du viol de tant de secrets du passé, de tant d'instants de bonheur arrachés aux freins de sa mémoire, et les larmes montent, brûlées par la fatigue, condensées par la honte de savoir sa mémoire violée par des inconnus, sans rien d'autre que cette agression mentale si forte, parce qu'elle est découverte après l'acte, sans douleur, sans action... Elle reste de longues heures le regard dans le vide, ignorant les caresses de ses enfants, refusant le semblant de dîner sur la table en plastique laissée par les voleurs. Ils ont aussi pris la pendule, "sa" pendule, qu'il remontait si soigneusement chaque soir, et qui était restée arrêtée depuis qu'il avait disparu. Le sommeil finit par la prendre, effondrée dans le fauteuil en osier, au petit matin, aux dernières lueurs des braises du foyer de la cheminée. Dans le silence des pièces devenues sonores rôdent pour quelques temps des éclairs de rage étouffée, de colère rentrée, de désespoir lourd d'un nouveau deuil, de l'arrachement de la matière après l'arrachement de l'être aimé, des traces d'un testament des choses devenues invisibles, retenues par d'autres mains impures, spoliées du respect que l'on doit aux objets quand ils sont baignés d'amour et de tendresse. Elle reprendra la route du nord, laissant à ses fils les tâches ingrates des constats, des rangements, des vides à combler avec des meubles qui n'auront pas d'histoire, des ambiances perdues qu'il faudra encore enterrer quelque part dans sa mémoire de fille, de femme et de mère, qu'il ne faudra plus appeler en souvenir comme un baume apaisant les souffrances de la solitude. Il ne restera décidément rien qui ne pût être caché dans l'intimité de son amour aujourd'hui rendu à l'éternité, comme une punition invisible pour une faute inconnue, par la main des voleurs, visages inimaginables, invisibles, passeurs instantanés de la teneur de la vie au grand rien silencieux, cauchemars du mental à jamais éveillé. Ils riront de leur nouvelle prouesse de lâches, souhaitant sans doute encore casser une maison isolée, ignorant les griffures éternelles qu'ils tracent dans l'Invisible, traces marquées d’opprobre et de honte, meurtriers de l'histoire des hommes, annihilateurs des jalons que d’autres placent dans l'espace-temps pour donner à leur vie des bornes de repérage pour eux-mêmes et pour leurs enfants. Pablo Robinson

  • L'Esprit

    Les dunes sont froides le matin sur les berges du lac de Tibériade. Les pécheurs sont partis avant l'aube ramasser les filets, et un homme attend sur la grève. Le soleil se lance dans la brume, la transperce en rayons flamboyants, puis éclate sur les collines avoisinantes. Les barques rentrent, au rythme scandé des rames qui plongent dans l'eau calme, puis abordent le sable en un chuintement discret. Les pécheurs débarquent en silence, gestes mécaniques d'hommes épuisés. Inquiets tour à tour, ils se tournent vers cet étranger qui attend, le visage paisible, et qui les regarde comme jamais personne ne les avait regardés. Trois années plus tard, à Jérusalem, les pécheurs du lac de Tibériade se rappellent qu'ils avaient abandonné leurs seules richesses, leur filet de lin et leur barque, pour suivre celui qui leur avait dit de les suivre, sans autre promesse, sinon de parler chaque jour de l'Esprit, se disant lui-même Fils d'Eloim, Celui qui n'a pas de nom, Celui qui est le début et la fin, proclamant dans la Judée et la Samarie que les putains et les fous seraint servis les premiers au festin de la Vie Eternelle. Ils se rappellent les injures des pharisiens, bourgeois religieux et austères, serviteurs méticuleux du Temple. Là, devant eux, leur Maître subit l'interrogatoire des sbires de l'occupant romain. Il ne dit rien de plus que ce qu'ils ont appris pendant ces trois années, inlassablement, avec dans les yeux la même détermination tranquille, semblant ignorer les coups de trique, les crachats puants, les ronces d'aubépine enfoncées dans la peau de son crâne, les railleries des ignorants. Ils savent qu'il va mourir bientôt et ils ont peur.... Mille ans plus tard, entre les murailles sèches d'un village de montagne, un homme sombre, au nez rond, portant une natte de cheveux blanchis par l'âge, portant un simple pagne de tissu grossièrement construit, les jambes repliées en tailleur, maigre ascète aux yeux doux, décrit avec ses doigts sur le visage d'un enfant aveugle des dessins magiques. Il arrête son index sur un point situé entre les yeux, au-dessus, plus précisément entre les sourcils. Il marque de son ongle la peau dorée, puis, d'un geste délicat, prend la goutte de teinture rouge de son écuelle et imprime un rond parfait sur le bas du front de l'enfant. Puis il commence une longue mélopée en forme d'histoire. Il est question du troisième oeil, celui par lequel entre l'Esprit du Maître du Monde, Force des forces, libérateur des tourments, consolateur magnanime des souffrances des hommes... L'enfant somnole, assis en tailleur en face du vieillard. Des larmes coulent sur ses joues et brillent de l'éclat de la lumière du jour qui entre dans la masure... Dehors, les parents attendent, sûrs de leur choix, avide de voir l'enfant ressortir sans tendre les mains à tâtons, trouvant presque normal que la guérison soit venue, confiance aveugle d'aveugles dans l'au delà. Quatre millénaires ont passé. Les hommes ont progressé vers leurs autosatisfactions, apportant heure après heure de nouvelles théories sur les autres preuves de tout, justifiant du possible et de l'impossible, communiquant même sans paroles d'un bout à l'autre de la planète, sans un mot, sans un geste des mâchoires ou de la langue, sans expression du corps à un autre corps, envoyant par une fenêtre de l'intérieur des mots égrenés du bout de leurs doigts vers un inconnu improbable, à peine imaginé, ne sachant rien de lui, sinon la trace de ses mots sur une autre fenêtre, mots induits des sens de l'histoire de l'autre, de la vie de l'autre, de la Force de l'autre. Certains ont mis un nom sur l'Esprit. Ils l'appellent "Dieu", "la Force", "Celui qui n'a pas de nom".... Les hommes ont depuis longtemps mis une confusion entre l'amour des autres, issu de "l'Esprit", et l'amour de soi, issu de soi. Ils ont mélangé la fraternité avec le copinage, le respect de la vie avec la fornication, le sens de la terre avec l'individualisme, oubliant que la plupart des "autres" habitants de la planète Terre n'ont pas de fenêtre intérieure dans leur taudis, qu'ils ne savent pas former des mots avec leurs doigts en appuyant sur des petits carrés pleins de signes inconnus. Ils n'ont même pas de bougie à brûler pour deviner le visage des enfants qui somnolent dans un coin, et demain, ils chercheront encore dans les yeux des passants de la ville ce geste de fraternité recherchée et pure, rare, forte, de la puissance des âmes qui parcourent l'univers pour y connaître l'Inconnu. Ce geste qui passe par le regard, qui transperce ce point de perception depuis longtemps reconnu par les sages Asiatiques, placé entre les sourcils, à l'endroit où la Paix entre dans les coeurs, là où se manifeste l'Esprit.... Le baiser enfin, marque puissante et ancienne de reconnaissance de l'autre, attouchement furtif des corps et des visages, marque de la fraternité vraie, marque de la pureté des sens, du don à l'autre de soi, pour accepter la sensation ancestrale des lèvres, premiers instruments de reconnaissance du corps, baiser donné ou reçu comme un don de l'Esprit, quand celui qui le donne est un pauvre, et celui qui le reçoit est un ange. Baiser de prière muette, consolation mille fois renouvelée dans l'imaginaire de ceux qui meurent du manque d'amour, de ceux qui crèvent de ne pas être embrassés par les autres, acteurs passifs des turpidités de la violence des sens, aveugles injurieux de leur propre cécité, qui fondraient en larmes en reconnaissant enfin la douceur de cette paix venue de l'Esprit...

    ©Pablo Robinson-07/2005

  • Adieu Eric

    La mer c'est l'épouvante. Le sel, le froid, la mouvance continue qui fascine, qui met l'homme dans un élément à l'instabilité éternelle, le soleil sans ombre, qui réchauffe et brûle, et le vent. La mer qui rugit et qui dort, comme un être vivant qui envie et qui donne, qui se laisse caresser et qui cogne les fonds des coques des bateaux. Ce soir le vent a forci, et l'équipage est novice. Il faut aller, il faut mettre les ris, leur montrer dans le noir à ces gens dociles les gestes cent fois refaits seul dans la tourmente. Ils vont tenir la barre malgré les sautes de vent et les paquets de mer, un peu froide, mer irlandaise moussante comme une bière, enivrante comme un vieux wisky qu'on boit comme du lait, poisseuse et parfumée des senteurs de varech. Ils vont tenir la barre, le temps d'affaler... Le choc est venu comme une masse, sans prévenir. Passer de dessus de l'eau à l'intérieur de l'eau. Elle est plus froide encore, et la douleur dans la poitrine qui monte et qui paralyse les bras. Se calmer, s'allonger sur le dos, donner à chaque seconde une nouvelle chance, se donner le temps de survivre encore un peu, de tenir, tenir... Que font-ils sur le bateau ? où est-il ? Une fusée orange a lui au loin. Ils ont compris, mais ils ne savent pas naviguer. Et par quel orgueil avoir refusé de mettre le gilet de sauvetage ? Il fait froid, les mains s'engourdissent. Rester calme, attendre. Fermer les yeux. La mer est là, autour, comme une amie, docile et rompue au mouvement : monter, descendre, monter, descendre, et le corps de flotter tant qu'il respire. Calme. Voici les lumières des aurores, tous ces matins à la barre de la solitude, avec le silence complice, ces matins de soleils qui arrachent les masses des nuages aux forces liquides, les bleus tendres des matins tempérés, les azurs infinis des mers tropicales, les ciels dorés et rouges, les ciels des matins de béatitudes, qui font se taire les sots quand on arrive au port, quand respendissent des les yeux les empreintes de ces moments intimes entre soi et la création. Puis voici les houles, rondes et tenues, longues et lourdes, les houles de paix des sérénades tropicales, quand le bateau glisse sans bruit sur l'onde, dérangé seulement par les sauts de poissons au gré du sillage. Les houles de quarantièmes, frangées d'écume et d'embruns, chevelées par le blizzard et la beige, montagnes mouvantes et sublimes, invincibles mais montées comme des chevaux retifs, maitresses qui se violent à coup de barre forcée, à voile retenue, à vent de grand largue pour gagner de vitesse, tobogans indiens du golfe du saint laurent, où l'on ne sait jamais si le bateau monte ou bien s'il descent. Et les caresses méditerranéennes, toutes bleues et de courte allure, qui piquent des colères effroyables dès que le temps se gâte, dès que l'homme souhaite les dompter. Houles du Cap Horn, roulées et déroulées, suspectes dans le brouillard, aux formes de vagues triangulaires, sans équilibre, sans rien d'humain... Le froid disparait peu à peu, la douleur s'estompe, tout va presque bien, tout s'endort lentement, sans bouger. Les yeux se ferment. Défilent les images d'enfance, le manoir, le premier bateau, un chemin de cailloux et de sable, les marches du port qui descendent sur la plage, le sable jaune, blond, chaud, doux comme un baiser maternel, les baisers donnés et reçus, les envies de femme, les solitudes, les copains, les hommes, les images de père, diffuses, confuses, mais où reste la tendresse tendue comme un cadeau, les hommes de la mer, les marins, les hommes aux mains brûlées par le sel, capotés dans leur ciré le nez dans la tempête, nus sous les tropiques, affalés sur la hune pour ferler les voiles, les hommes forts de la mer, qui ne discutent pas en chemin, ceux qui savent les forces inconnues des éléments liquides, et leur incohérence à rester en mer malgré tout. Voici le silence. Il reste un goût de sel dans la bouche, sans autre sensation, immobile et aveugle un instant d'éternité. Des larmes coulent dans la mer qui submerge le coeur qui s'endort lentement. Voir encore les visages des enfants, tous ces enfants rencontrés au bord des mers traversées, et les enfants de soi, tendre à l'infini vers eux un visage qui disparait peu à peu, oublier lentement les temps comptés pour découvrir l'inconnu, se rouler dans les écharpes cristallines des aurores boréales, filer sur les eaux en regardant la mer sans la voir, la ressentir de l'intérieur, comme on caresse la peau d'une femme dans la nuit, comme on carresse le bois d'un mat de bateau au long cours pour en sentir les blessures. Tout s'en va derrière soi, en dessous de l'être. L'eau devient berceau, les étoiles tournent au firmament en un tunnel brillant et fantastique, et la lumière au loin devient plus forte, plus attirante. Quelque chose de soi est là, attiré par cet inconnu, par des sens nouveaux faits de musiques et le lumières, de caresses et de parfums, chemin incertain pour les mortels que nous sommes, qui traverse l'univers et l'espace, qui n'a plus du temps qu'une notion passée, instant vécu ou imaginé, emprunt de douceur et de paix, éternellement. La mer s'est tue ce soir, et sur la grève s'étale des écumes discrètes et silencieuses, comme un recueillement minéral. Ces hommes qui aiment la vie et qui la quittent, rendant à la beauté de la création l'espace et le temps qu'elle leur a prété, simplement, avec amour... Pablo Robinson

  • Viagra impérialiste

    Un pays qui a besoin de pilule pour faire ses enfants et de pilules pour ne pas faire des enfants n'a plus grand'chose à faire dans l'univers. La terre est une poussière de la galaxie de la voie lactée, laquelle est un petit point de la constellation du centaure, laquelle est un amas commun d'un coin du grand large insondable que nous ne pouvons même pas imaginer. Et pourtant quelque chose de vivant est accroché là, qui n'est pas fixe, qui découvre le temps, ces espaces entre les évènements sidéraux phénoménaux qui nous entourent. Fractale insidieuse de l'univers, un photon frappe une matière et le capteur visuel y voit une couleur, plus petit encore que n'importe quoi, il répète inlassablement la danse des atomes, les interactions physiques de nos gestes brutaux d'atomes mathématiquement liés, en une société comparable à un liquide... tous ensemble, mais sans autre structure que d'être collés les uns aux autres avec un semblant d'attaches sociales ou économiques, rapidement disparues si la température augmente un peu. Et pourtant, au coeur des corps bénis des femmes, autre fractale d'une cellule qui en rencontre une autre, qui perce par sa structure chimique la paroi de l'oeuf, et ensère des chaines adéniques aux chaines complémentaires, et la vie surgit, complète, indivise, unique et inutile, grain de lumière pour une petite part d'éternité, faite de surprises et de souffrances, de gestes répétés des millions de fois, pour rien, pour le temps qui va passer, pour l'espace de l'univers que la galaxie immobile mais en marche va traverser pendant un bref instant. La vie... Il faut que la vie continue, et personne ne sait pourquoi. Les instincts des vivants inférieurs, qui ont un mécanisme de marche plus petit, plus attentif aux reflexes qu'à la reflexion, passent leur temps à survivre pour que d'autres survivent à leur tour, sans qu'ils sachent compter, ni les jours ni les nuits, qui ne sont capables de rien d'autre que de la transmettre cette vie là.. Et les hommes, incapables de donner cette vie, de la porter en eux, de sentir les coups de pieds d'un foetus en mangeant une pomme, incapables de rire de ce bonheur si fort et si simple, incapables de sentir la vie s'échapper de leur corps, prolongement d'eux mêmes dans l'extérieur de soi, miroir vivant de la continuité de soi dans le futur de la vie, ces hommes là n'ont d'autre consolation que de créer autre chose que la vie d'eux-même: des charrues et des épées, des avions et des missiles, des téléphones et des poisons, et aussi de quoi croire qu'ils seraint capables de faire autre chose encore, bien plus tard, bien plus longtemps, par exemple de donner la vie. Mais ils sont menteurs avec eux-mêmes, menteurs avec l'histoire de la vie. Ils veulent simplement jouir de la seule souffrance qui soit objective dans le sens de la vie et du futur. Générer dans leur corps de nouveaux orgasmes, symboles de leur limite, symbole de leurs faiblesse. Souffrance des orgasmes masculins matérialisée par les décharges d'adrénaline, preuve médicale et chimique que ce n'est pas un plaisir. Et pourquoi ne pas faire durer le plaisir de tous ces étalons abrutis qui ne comprenent rien au sens des gestes que la nature a élaboré depuis des millénaires pour transmettre la vie... Pendant ce temps, pendant qu'ils croient par leurs érections stupides détenir la clé des mystères de la nature humaine, d'autres fruits de cette vie là, cette vie des hommes, enfants ou pas enfants, d'autres disparaissent pour rien, cadeaux de traits d'union de vie gâchée pour une mort facile, guerre, famine, abandon, soif, tous rongés par l'hébétude de ne pas avoir compris pourquoi ils devaient mourir comme cela si bêtement, alors qu'ils pouvaient écrire un opéra, inventer un nouveau monde, jouer avec leurs doigts dans les rayons du soleil, dormir en rêvant qu'ils n'allaient pas mourir. La pilule bleue rendra les hommes plus stupides encore. Il vont croire comme il y a trente mille ans que le monde va tourner autour de leur sexe érigé en centre de l'univers. Personne ne trouvera la pilule arc en ciel qui rend les gens libres et généreux, conciliants et respectueux de leur bête condition, amas de chair fragile, imparfaite et finie, qui ne peut durer sans aimer, qui ne peut subsister sans amour, sans qu'aucune femme de sente un enfant bouger dans son ventre, comme un miracle mystérieux qu'elle ne peut partager. Donner la main à un enfant, et le conduire avec pureté et résolution jusqu'à la fin de la vie, la mienne ou la sienne, peu importe, pourvu que.... Pablo Robinson

  • Jamillah

    Le poste radio du taxi des années quarante distille la voix chatoyante d'une inconnue, en forme de trilles aigües et érotiques, forme secréte de séduction que les femmes sémites possédent, et qu'elles doivent peut-être à l'antique manière qu'elles ont de regarder les hommes avant qu'ils ne les courtisent...

    Le village est bientôt traversé, semé de chaos. La guerre est toujours là, soit qu'elle soit donnée, soit qu'elle soit subie. Nouveau poste de contrôle, tenu par de nouveaux gardes, suspicieux d'abord, respectueux ensuite, après que l'interpréte ait répété pour la millième fois depuis ce matin le mot magique de ma profession: "moendiss". Les ingénieurs sont respectés comme des demi-dieux, s'ils ne sont pas juifs, ni espions, ni Kurdes. Le tacot repart, vieille Mercedés de 1941, rafistolée avec n'importe quoi qui fait qu'elle marche encore, avec un chauffeur qui ne voit rien, qui n'entend rien, qui ne sait rien, mais qui informe les services secrets de nos moindres faits et gestes... Nous avons quitté Kirkouk, ville magique, fantôme vivant de l'ancienne Ninive, qui étale ses remparts bibliques face au soleil couchant, bordés d'eucalyptus de la couleur des armes, mi brun mi vert, taches de couleur sur le désert qui rôde alentour.

    La route suit la rivière. Elle grimpe autour des montagnes et nous en fait faire les tours et les détours. Les heures passent à monter des cols en quatrième, à faire cliqueter les soupapes comme des castagnettes, sans que notre chauffeur aveugle sourd et muet ne soulève un sourcil . L'interprète, un Algérien de mon âge, s'est endormi sur l'épaule du chauffeur. Il est barbu comme un vrai Musulman, mais il boit de l'arak comme un trou aux haltes du soir, dans les hotels vides du gouvernement, seuls endroits où nous avons le droit de dormir entre deux trajets à travers le désert.

    Bientôt l'air change et devient humide. La nature se met à respirer, les arbres à pousser. La rivière n'est plus qu'un torrent, et, le nez dans la portière, j'aspire les parfums de rose et de jasmin lorsque la voiture passe dans un hameau. Les barraques de terre qui bordent la piste sont vides, vidées de la vie, vidées par les armes, et les Kurdes que nous croisons sont des vieillards et des enfants. Quelques femmes en fichus multicolores accrochent sur leur hanche des moutards morveux en poussant des moutons pour libérer la route. Elles se taisent, elles savent qu'il est interdit de parler aux étrangers. Pourtant , au passage, le coin de leurs lèvres se retrousse et un sourire apparaît lorsque ma main laisse tomber quelques cigarettes sur le gravier, qu'elles ramassent l'air de rien, solidarité futile du silence et de l'instant.

    Sarsang, village perdu dans les pieds occidentaux du lointain himalaya, dont personne ne sait s'il est d'irak, de turquie ou d'iran, mais qui est kurde depuis des siècles. Le boulanger plaque ses galettes dans son four de fortune, et le Père Jean, en français impeccable, m'accueille dans son église orthodoxe. Devant mon étonnement, il m'explique qu'il a fait ses études à Paris, et lorsque les femmes du village, qui nettoient l'église, se mettent à chanter des airs cyrilliques sur son ordre, il baisse le ton et me dit dans un souffle, comme un code, son appartenance à...

    Et le boulanger, plus tard, nous apporte dans l'hotel vide ses galettes de froment, chaudes et craquantes, en nous précisant que sa fille viendra préparer les chambres, mais que son pétrin est plein de grenades, et qu'il espère que nous avons compris qu'il s'en servira si sa fille se plaint... L'interprête traduit à demi mots ce patois de turc et d'arabe, pendant que le serveur de l'hotel, copie conforme du sergent Garcia, rit à bouche déployée en montrant ses dents noircies par les vilaines cigarettes égyptiennes. Il rit encore avec son "labane makou" qui nous annonce qu'aujourd'hui non plus il n'y aura pas de yaourt, seule boisson raisonnable entre l'arak et l'eau croupie dans ce pays grandiose peuplé de rois et de fous.

    D'autres étrangers sont venus me rejoindre, pour construire la route que je trace avec effort dans la neige naissante, pendant que Jamillah tient les piquets rouges et blancs entre ses bras. Elle est engoncée dans son manteau typique, fait de morceaux de tissus en un grand patchwork multicolore, avec ses cheveux blonds qui débordent du foulard, ses yeux droits et verts, innocents et durs sur son visage rougi par le froid, ni beau ni laid, mais tellement rassurant pour un homme seul depuis tant de mois. Les hommes du pays sont morts, déportés ou au maquis, et ceux qui restent sont otages des hommes du sud pour nourir le village, avec du pain et des prières. Il ne reste que les femmes et les enfants pour faire les travaux. Elles sont femmes de montagne, rudes, rèches, riant bravement à des histoires salées que les gardiens de l'hotel leur lancent de loin, portées par l'écho de la montagne et la neige. Mais Jamillah ne dit rien. Elle reste derriére moi silencieuse et tétue, scrutant mon regard lorsque je la regarde, sans autre expression que de tendre le prochain piquet, me regarder viser un sommet de montagne, rabattre mes angles, mesurer les distances, et marmonner mes formules de calcul comme des rites magiques, planter dans le sol gelé mes morceaux de bois, comme des incantations funestes qu'elle ne comprend pas. Jamillah n'est ni femme ni enfant. Ses formes cachées par le pantalon et son manteau font mentir la candeur de sa bouche et l'innocence de ses yeux, et son père boulanger ne dit rien autrement qu'avec des menaces, tellement que l'interprète en a peur.

    Au fil des jours, entre mon chauffeur de taxi-gardien-sourd -muet-aveugle et Jamillah qui ne dit rien, je me sens moine ouvrier, et je m'enferme à mon tour dans ce mutisme particulier de l'ascèse des montagnes, appréciant jour après jour la force du silence. Jamillah est sourde, et muette, et tout à coup je comprends les grenades du père, ses jurons et son poing qui se lève si quelque chose arrive à sa fille.

    Un matin, Jamillah n'est plus venue, comme si elle n'avait jamais existé. Le jour suivant, un chauffeur d'engin a fui le chantier. Et j'ai appris quelques semaines plus tard que le boulanger voulait le tuer avec ses grenades. Revenu à Bagdad pour une histoire de plans à terminer, j'ai vu arriver dans ma chambre, à deux heures du matin, le chauffeur ensanglanté, me suppliant de le cacher et de le renvoyer au pays par le premier avion. Fuyant la colère du père après avoir voulu abuser de sa fille, il avait été dénoncé par le chauffeur de taxi, arrêté, emprisonné, battu, et s'était évadé dans un pays en guerre, en étant à peu près sûr d'être recherché comme un espion.

    Et moi, qui avais aimé Jamillah comme une soeur pendant toutes ces semaines, qui avais senti par son silence mille paroles indicibles, mille aveux inconnus, je devais à présent aider son bourreau...

    Je suis arrivé à Paris le lendemain soir, accompagné d'un blessé qui avait la tête cachée dans un pansement, rappatriement sanitaire banal parmi tant d'autres...

    Jamillah n'était pas sourde de naissance, ni muette. Les ruines des villages, les carcasses des migs éclatés à flanc de montagne, les absents des maisons aux fenêtres barricadées de vieilles planches difformes, les yeux de Jamillah, les yeux durs et froids de Jamillah, sa bouche fermée qui ne disait rien, jamais, comme une parole immense, comme la clameur d'un peuple, comme un cri perçant dans le froid des arbres nus ravagés par la guerre... Je rêvais d'embrasser Jamillah, par un baiser de frère, sur sa joue froide et mouillée de larmes libérées enfin.

    Je rêverai encore mille ans plus tard d'être libéré de mon impuissance d'homme, de mes bras inutiles, de mes lèvres séches et qu'un jour Jamillah...

    (c)Pablo Robinson-01/07/2005

  • L'enfant de Sabra

    La frégate aborde à la rade de Beyrouth, sous un soleil de plomb. La ville se montre, impudique, soulevée au-dessus du port, relevée de ses places, de ses tentures tendues sur les terrasses pour garder du soleil les hommes ensommeillés. Au loin, luisante, la montagne, renvoyant dans nos yeux les reflets des fenêtres, les éclats des miroirs, les jets de lumière renvoyés dans le soleil de l'ouest. Perdu dans la ville, je me suis hasardé dans une église sombre, entêtante de l'encens qu'on y brûle, faite de couloirs où l'on butte contre les bancs, à force de ne rien voir après l'aveuglante lumière des rues blanches, des maisons blanches, des venelles blanches... Et puis je me suis assis, écoutant mon souffle dans le silence de prières obscures, calmant les battements de mon coeur, attendant que la lumière apparaisse du noir, que se calme ma machine à vivre. Les yeux fermés, surpris par le calme, revenu par reflexe en d'autres lieux de prière, sans doute à cause du parfum qu'on y avait brûlé, j'ai fini par prier, comme on prie à vingt ans, sans illusions et sans scrupules, avec l'effronterie de la foi lorsqu'elle n'est pas assassinée par d'autres certitudes... Un prêtre est passé près de moi, je l'ai à peine aperçu. Mais il m'a souri comme s'il me connaissait déjà... Et là, sur le parvis, nous nous découvrons, avec la simplicité de ceux de l'aventure, n'ayant rien à offrir qu'une main tendue, un morceau de fromage, un morceau de temps. Déjà nous traversons le temps, nous partons vers le sud, vers la frontière de palestine, pour admirer, entre la mer et le désert, les joyaux d'architecture accumulés là au long des siècles par tous les envahisseurs, certains chacun de mourir pour la bonne foi, celle d'Abraham, celle de Jésus ou celle du Prophète. La route est défoncée soudain, crevée par les bombardements, et un chemin s'est tracé, au fil de la journée, pour contourner les obstacles. Des enfants sont là, armés de fusils d'assaut automatiques presque plus grands qu'eux. Ils nous regardent sans orgueil, las de voir les autos passer, las d'une guerre que je découvre. La voiture cahote dans les trous des tirs de mortiers, elle rejoint une piste sableuse, qui rejoint une autre route, qui repart sur Beyrouth, à travers les quartiers des banlieues, sales, minables de désordre et de misère, mais où les regards croisés ne montrent que dignité et honneur. Elle passe dans une nouvelle ruelle, plus gardée qu'ailleurs. Mon hôte m'explique que c'est le camp de Sabra, où sont réfugiés les palestiniens chassés par les sionistes. Ils vivent là depuis plus de 20 ans, sans autre force que la leur. Une file de femmes et de seaux attend près d'un camion que l'eau soit distribuée. Elles regardent le ciel, s'interrogent sur les risques de nouveaux bombardements, papotent comme si tout était normal, comme si tout était là depuis toujours, les barbelés, la porte du camp gardée par des adolescents maigres et rieurs, les taudis entassés dans la poussière, la piste encombrée de voitures en tous sens, le soleil, la chaleur, les mouches, le soleil, encore la chaleur... Tout a tourné en un instant. Un éclair au loin, un nuage de poussière, puis des gens qui courent, puis le bruit de l'explosion qui arrive comme une vague soudaine, alors que rien n'est compris encore de l'évènement. Nous sortons de la voiture, et nous avançons vers le nuage de poussière, hallucinés l'un et l'autre par l'incompréhension, froids et déterminés comme des robots, ignorant les fuyards qui se ruent contre nous pour s'échapper plus loin. Un enfant est couché près du trou de la bombe. Nous sommes près de lui, nous lui prenons les mains pendant qu'il meurt, ses yeux rivés dans les nôtres, ses yeux jamais oubliés, que j'ai refermés plus tard, après la douleur, fulgurante et inconnue, douleur de colère, douleur d'injustice. L'enfant de Sabra n'avait pas de nom. Je me rappelle avoir vu des miliciens se précipiter sur nous, enlever le corps de la poussière, détacher ses mains des nôtres, nous remercier longuement, des larmes dans les yeux, les leurs comme les nôtres, nous remercier de quoi, au nom de qui, je n'ai jamais su. Le bateau est reparti et je n'ai plus revu le prêtre. Beyrouth est devenue depuis une ville de douleurs, une ville de rage, où le gachis des vies sacrifiées à la bétise ne sera pas comblé par le temps. Il ne resterait comme baume de consolation qu'une berceuse rêvée pour endormir l'enfant de Sabra, qui lui raconterait les odeurs de thé du souk de la place des canons, les fumeurs de kif somnolant aux terrasses des cafés, les parfums de mandarines et d'oranges, les jeux des autres enfants, ceux qui ne font pas la guerre, ceux qui poussent des cerceaux de bois dans les ruelles de la ville, sonore du rire des enfants et des pas des femmes, ombres fières et cachées glissantes au soleil sur les pavés polis par les siècles de marche. Un parmi d'autres. Rien ne console de ce drame, et l'homme qui en rit ne connaît pas sa pauvreté. Pablo

  • Le Ghetto

    Il pleut sur Venise. La brume de la pluie rend les ombres des églises fantômatiques, et les canaux lâchent l'odeur de vase du marais. Déjà la nuit arrive, comme une louve, protectrice de la faune obscure, avide de rapines et de duels, complice des plans d'amour échaffaudés dans les esprits des femmes, dans la tête des hommes... Nous marchons en silence sur les dalles glissantes, évitant de recevoir des ordures jetées des fenêtres. Nos pieds sont noircis par la marche du jour, nos crânes brûlés par le soleil de mai. Nous avons marché tout le jour, évitant les villages, évitant la peste, habitués que nous sommes à subir les injures, à laisser les chiens aboyer derrière nous. Oui, nous avons l'habitude de la haine gratuite, nous connaissons depuis l'aube des temps l'opprobe et la honte des hommes. Nous savons faire tout ce qu'ils ne veulent pas accepter, mais ils nous traitent encore comme des étrangers. Nous leur avons pourtant apporté tant de merveilles ! Le travail du fer, l'épissure de l'or, fabriquer les bijoux, tisser les fibres de lin, teindre les tissus, tanner les cuirs et les peaux, fabriquer le papier, fondre le verre, tailler les vêtements... Et tant de choses encore. Mais ce soir, point n'est là ma pensée. Je marche en compagnie pour retrouver le quartier où nous avons l'obligation de résider, près des fonderies d'or et d'argent. Le prince de la ville nous honore parce que nous battons sa monnaie, parce que nous trafiquons pour lui, parce que nous faisons du commerce, mais ces catholiques nous méprisent à cause de nos traditions, à cause de ce qu'ils nous laissent faire et qui est contraire à leurs devoirs. Nous sommes riches et marchands, mais ils nous haissent. Ils ne connaissent rien de nous, ni de nos pères, ni de nos enfants. Ils nous tuent parfois, croyant que nos morts les sauveront de leurs fautes, leurs péchés, comme ils disent. Mon esprit s'envole avec les balancements réguliers de la marche. Je m'imagine dans l'avenir, parcourant le monde avec mes gens, saluant mes amis au grand jour, traversant les mers sur un oiseau géant, regardant du ciel la création de l'Eternel, comme un joyau épuré, débarrassé de la haine et de l'ignorance. Je vois des villes fourmillant d'hommes et de femmes de toutes origines, bigarrement de couleurs et de races, de gestes et de traditions, partageant les uns aux autres les talents de chacun pour le bien de tous. J'imagine la création des hommes, qui peuvent en esprit conquérir le monde, partager avec les mots silencieux les idées nouvelles, se raconter leurs histoires, leur histoire. Puis j'entends mes amis qui m'appellent. Ils ont marché plus vite que moi sur la glaise du talus qui borde le canal, ils ont vu les lumières des feux et des chandelles sous les chaumes des maisons. La pluie s'est calmée, et la chaleur de l'effort m'empêche de sentir le poids de mon manteau. La nuit est lourde maintenant. Ils me disent que nous sommes arrivés, qu'une soupe nous attend, que nous pourrons dormir . Le rabin nous accueille, avec sa barbe sale et sa bouche édentée. Nous lirons la bénédiction du soir avant de partager le repas, puis le sommeil nous prendra, simple, pour un autre voyage dans le temps, peuplé de joies et de cauchemars, de rires et de pleurs, d'enfants et de vieillards. Il nous ménera de Jérusalem à la mellah d'Agadir, des servitudes Egyptiennes aux camps de la mort de Pologne, des bords du Jourdain aux rivages de l'amazone, et ainsi, depuis des siécles et pour des siécles encore, peuple élu mais maudit, chéri de l'Eternel mais conspué par les hommes, sans cesse en marche vers une terre promise qui n'est pas de ce monde. Nous apprendrons encore à quérir par l'effort, à éviter les villages et les chiens et les hommes, à tendre vers le ciel nos bras impuissants, à prier, inlassables, vers l'invisible force, abandonnant à d'autres de croire qu'elle est ici. Venant de l'Espagne, fuyant les inquisiteurs de la Reine, nous ignorons l'italien, même si par habitude nous apprenons vite une langue nouvelle. A nos questions inquiètes nos hôtes nous rassurent: A venise les juifs sont libres au quartier des fonderies. Ils n'ont rien à craindre au lieu qu'ils appellent "GHETTO". Le rabin nous explique dans un sourire que cela veut dire "je jette", car c'est ici que nous sommes relégués, là où ils jettent leurs ordures. Il nous dit aussi, avant que nous dormions, que ce lieu deviendra un modèle, où ceux qui y seront confinés auront à faire oeuvre de sainteté, et ne pourront ni rejeter les autres, ni les haïr, ni leur lancer des insultes. Mes compagnons de voyage, surpris de ces propos, le regardent étonnés. Alors, dans un soupir, il leur répond que nous devons être une lumière pour le monde, et montrer ce que la force d'en haut peut donner par l'amour et le pardon... Domingo Baruch de Monserrat - Venise, 31 mai 1607