31.10.2009

Les Tamoins, les Patayos et les Tanous

devise shadock 01.jpgEn Martinique, le slogan des évènements de février 2009 était: "matinik cé patayo, matinik ceta nou":
(la martinique c'est pas à eux, la martinique c'est à nous) .

De ce slogan, j'ai tiré 3 profils:
les "tamoin" (à moi),
les "patayo" (pas à eux),
les "tanou" (c'est à nous)


le "tamoin" : Martiniquais de souche, ou "étranger" qui s'est installé depuis longtemps, il travaille pour son compte ou est salarié dans le privé: il travaille beaucoup, participe à l'économie du pays, a réussi à mettre un peu d'argent de coté, s'est acheté un bout de terrain ou a hérité, s'est construit par les moyens du bord sa petite maison. Il adore la France, est fier de son passeport, paye tant bien que mal ses impôts. Il tient au statut de son île, déclare facilement que ce qu'il a, il ne l'a volé à personne, et revendique que la Martinique "c'est à moi" (cé ta moin)

le "patayo": Martiniquais de souche ou "négropolitain" revenu au pays, il travaille (si l'on peut dire) dans une collectivité municipale, départementale ou régionale, ou encore est "fonctionnaire" de "l'Administration". Il revendique avec force les 35 heures, touche les 40% de vie chère, avec lesquels il investit dans l'immobilier défiscalisé. Lorsqu'on lui reproche d'en faire le moins possible, il répond avec fierté que ce que lui donne l'Etat (ou les collectivités) - c'est à dire l'argent des autres - est en fait la "réparation", qu'il considère comme un dû, bien que ni lui ni son grand-père n'aient jamais été les esclaves de personne. Il râle contre la vie chère que son propre salaire a aidé à créer, fustige la "justice" mais se comporte en tyran avec ses locataires pauvres, invective l'artisan qui travaille pour lui, ne paye pas ses factures et malgré tout roule dans des autos haut de gamme, le plus souvent fabriquées en Allemagne. C'est le partisan idéal et incontournable des évènements de février. Sa revendication consiste à rejeter ce qui ne lui ressemble pas: "Matinik cé pa ta yo" : la Martinique ce n'est pas à eux. Mais il ne dit pas qui son les "yo"... on se doute qu'il parle des "tamoin", mais ce n'est jamais clair ... quand à dire que ce sont les tanou, il s'en défendra toujours, respect de castes oblige ...

le "tanou": Martiniquais de souche, souvent xénophobe "par le haut" (il est allergique à toute concurrence), le tanou est ancré depuis des siècles sur les roches visqueuses qui bordent l'île, souvent face à l'atlantique. Le tanou sait saisir les opportunités, traquer les monopoles, et surtout s'en servir. Il connait les rouages du commerce, les leviers des subventions, les ploiements nécessaires aux obéissances serviles, les mots endormeurs pour les politiques, les acquiessements aux promesses sociales, mais il sait surtout le sens des flux économiques. Il dit oui aux patayos pour augmenter les salaires, du moment que ce n'est pas lui qui débourse l'argent, et du moment que cet argent se retrouvera de toutes façons dans ses affaires, magasins, grande distribution, entreprises de services. Le tanou a le menton haut, la sympathie du requin, et se targue d'une chevalière portant des armoiries souvent ramassées dans les poubelles du royaume de france, seigneuries ou baronnies balayées par les guerres et la révolution, dont la particule n'a pas plus de valeur que la voiture allemande que conduit avec fierté le patayo d'en face, que le tanou lui a vendue, bien entendu.

Le tamoin représente la plus grande partie de la population. Il détient le pouvoir social et économique, mais il ne le sait pas. Il pourrait faire changer les choses, mais le temps qu'il devrait y consacrer mangerait celui qu'il consacre à son travail. Le tamoin est rustre, il n'aime pas trop la compagnie, se méfie des grandes messes et des foules. C'est ce qui fait sa perte.

Le patayo représente le pouvoir social actif: les patayos ne sont pas nombreux, mais ils parlent fort, s'agitent souvent, et consacrent plus de temps à la gesticulation sociale qu'à la tâche que leur octroie leur condition professionelle. Comme il ne travaille pas beaucoup, le patayo a le temps de comparer comment vivent les tamoins et les tanous, et il ne comprend pas bien comment ils arrivent à être heureux alors qu'ils travaillent plus que lui. Le patayo est un as du rassemblement, il sait faire vibrer la corde de la solidarité et faire croire que ce qui est donné pour la "cause" est juste et sera tésaurisé au paradis des gogos.

Le tanou a pour lui l'inertie immense des patayos et la faiblesse des tamoins: ainsi il peut faire tranquillement ses affaires, cibler ses victimes, et remplir ses poches tranquillement. Le tanou utilise la Martinique comme une mine, mais il a placé ses interêts ailleurs, à Paris, en Chine ou aux USA. Le tanou passe ses dimanches à attraper son cancer de la peau en grillant sur le roof de son bateau, sait faire des réunions secrètes, sait tenir sa langue, sauf quand il a trop bu après avoir été invité par des journalistes de "là-bas". C'est un spécialiste des contre feux et des diversions, un homme de l'art, que Machiavel aurait pu citer.

En février 2009, les patayos ont lancé une révolution: ils voulaient que les tamoins continuent à travailler, mais en leur donnant le fruit de leur travail, et que les tanous continuent à les fournir en denrées alimentaires et autres, mais sans faire fortune.

Ce fut un échec.

(fin du premier épisode)

29.09.2009

Yom Kippour

DSCF0985.JPGle jour du "pardon" (Yom Kippour), on chante le Kol Nidrei (tous les souhaits). Mais peu de gens connaissent la traduction française de ce texte chanté avec tant de solennité. La voici :

" Tous les vœux que nous pourrions faire depuis ce jour de Kippour jusqu'à celui de l'année prochaine (qu'elle nous soit propice), toute interdiction ou sentence d'anathème que nous prononcerions contre nous-mêmes, toute privation ou renonciation que, par simple parole, par vœu ou par serment nous pourrions nous imposer, nous les rétractons d'avance; qu'ils soient tous déclarés non valides, annulés, dissous, nuls et non avenus ; qu'ils n'aient ni force ni valeur ; que nos vœux ne soient pas regardés comme vœux, ni nos serments comme serments"....

Tout ce que nous pourrions souhaiter de bien ou de mal pour nous-mêmes n'a pas de valeur de serment. Autrement dit, un croyant de la thora ne peut se renier, ni renier ce qu'il croit, ni renier ce qu'il est.

Est-ce pour cette raison que les juifs sont autant persécutés ? Faut-il comprendre que l'impossible reniement attesté par cet acte de foi (qu'est-ce d'autre, sinon cela ?) rend illusoire toute pression, toute persécution, toute obligation de renoncer à sa "religion" (entre guillemets, car pour de nombreux docteurs de la Loi, l'appartenance au judaïsme n'est pas l'appartenance à une religion, mais à un peuple) ?

Quid, alors de tous ceux qui avaient un nom hébraique et qui ont été convertis de force ? Quid, alors, de tous ceux qui ont été assassinés par les ultras de toutes nations ? De par l'énoncé de ce serment, fait le jour du Pardon, tout reniement futur est inutile et d'avance forfait...

Donc, et ce sera ma réponse à tous ceux qui disent aux "anussim" (les violés) ou aux "marranes" (les cochons, en espagnol), qui portent en eux un nom hébraïque qui leur a été transmis par leurs parents, dont les ancêtres ont été massacrés ou convertis de force, qu'ils ne "sont" pas juifs et qu'ils doivent se "convertir à la religion juive" pour redevenir juifs: le reniement étant impossible à cause du serment du jour du Pardon, tous ceux dont les ancêtres ont subi une obligation de renoncement à ce qu'ils étaient, et qui ont été, par la force, obligés de recevoir un baptème, ceux là sont déliés de ces obligations, parce que rien, ni aucun serment ne peut être tenu contre eux-mêmes, sinon d'accepter leur condition initiale, celle des gènes qui les ont créés, depuis le jour où un homme reçut un autre Serment, eternel celui-là, et pour lequel ses descendants ne peuvent plus se renier, eternellement.

Je suis de ceux-là. D'autres, qui portent mon nom, ont péri dans les chambres à gaz, ont été assassinés dans leur maison, dans leur ville, ont été spoliés de leurs biens. Ceux-là étaient ou n'étaient pas croyants. Ce n'est pas cela qui les a tué. Seulement leur nom, seulement leur manière de vivre. Seulement à cause du serment solennel de ne pas se renier, ni de se maudire, ni d'espérer être sauvés. Parce qu'ils portaient ce nom, que je porte aussi, et qui pèse depuis longtemps de ce poids dans ma conscience et dans mes actions.

Mon père, qui m'a donné mon nom, le savait, et il me l'a dit. C'est à lui que je pense aujourd'hui. A lui et à tous ceux qui portent mon nom et qui récitent ou chantent le Kol Nidrei en ouvrant le jeûne en ce jour de Yom Kippour.

06.09.2009

Des quais de gares

Tous ces gens qui se cotoient, ce fourmillement de consciences qui vont et viennent sur les quais des gares, rencontres muettes et instantanées entre ceux qui partent ailleurs, et ceux qui en reviennent. Ces sourires, ces pleurs, ces rages d'amours qui se finissent là, étirés par le rail étendu. Et les agents des gares, qui chargent sans le savoir dans leur coeur ces témoignages vivants, croyant sous leur casquette ne pas en être émus, et qui solidifient les émotions qui les traversent comme un ciment inaltérable.

Il faut voir tous ces regards, les capter à l'instant où ils se croisent avec les autres, capter le fugace d'un étonnement, l'étincelle de l'envie, le froncé de sourcils et puis l'instant d'après l'oubli de ces rencontres multiples et incertaines.

On se surprend des complicités des voyageurs, l'instant d'avant inconnus, l'instant d'après devisant comme de vieilles connaissances, captés les uns et les autres par cette brêve aventure commune et croyant que l'excitation du voyage les baigne dans une communauté nouvelle: le train.

Mais je me suis pris à ce jeu, prisonnier de la foule des accompagnants, agitant la main pour dire au revoir à l'être cher qui était maintenant enfermé dans la voiture, aussi muet que lui par le bruit de la gare et l'épaisseur de la vitre, pendant que le convoi prenait doucement son allure. Je me suis surpris à croiser son regard comme les autres en faisaient autant, certains avec des larmes silencieuses, d'autres avec des sanglots de tragédie. Un instant ses yeux ont croisés les miens, puis tout a disparu, et mouton dans un troupeau sans maître, j'ai suivi la marche du quai, croisant des yeux les nouveaux arrivants qui partiront dans un autre train, et qui revivront les mêmes scènes, indéfiniment, jusqu'à la nuit, avant que demain tout recommence...

Nous sommes ainsi faits, sans bien nous rendre compte de tout l'amour qui suinte au petit matin sur les quais des gares, aura volatile de tous ces sentiments échangés, partagés, qui ne laissent aucune trace, sauf, peut-être, dans l'humide d'un mouchoir oublié qui roule avec le vent que font les trains, lorsqu'ils disparaissent dans la brume du bout des quais ...