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Noces d'Algies

  • Révolution

    Ainsi se font les révolutions : elles commencent par de petits gestes, dans des recoins obscurs, avec des hommes sincères et des femmes courageuses. Ce sont eux qui impriment par leur tâche têtue mais consciencieuse les feuillets qui crééront les aubes de demain.

    (Robinson des îles – noce d’algies ®2021.

  • Epitaphe pour ma maman

    épitaphe,mamanNaître en décembre 1929, avec le destin de traverser le siècle le plus extraordinaire de l’humanité, ce n’était pas gagné.

     Ton père, officier de réserve, se retrouve prisonnier sur parole quand tu as 12 ans.

    Quand tu as 15 ans, nous sommes en 1944. Tu t’inscris comme volontaire de la croix rouge, et à la libération, tu rejoins les scouts et les guides qui accueillent les prisonniers et le peu de déportés qui reviennent des camps. Tu en garderas un souvenir ému et traumatisant.

     Mais la guerre a créé une parenthèse dans tes études, et comme les autres filles de ta génération, il vous faut vous débrouiller pour trouver votre place dans une société meurtrie, aux infrastructures détruites, sujette à de profondes cicatrices sociétales face à la barbarie, d’où qu’elle ait pu venir, avec un bagage scolaire limité et fortement dénaturé par 4 années de collaboration d’état, sans diplôme.

     En 1946, tu fais une formation de monitrice, puis d’éducatrice, avec dans l’idée de prendre en charge les orphelins de la guerre.

     Tu rencontres Joël, jeune éducateur, en 1949, mais il part faire deux années de service militaire au Sénégal et revient en 1951. Pendant ce temps, vous construisez votre relation d’amour, des vraies fiançailles par correspondance. Vous avez tous les deux 22 ans.

     En janvier 1952 vous vous mariez, pour pouvoir bénéficier d’un logement de fonction en seine et marne et de postes d’éducateurs, loin de vos familles respectives.

    Puis nous arrivons, nous, tes enfants, au gré des années. Tu deviens mère au foyer, avec un mari qui renonce aux richesses faciles de la vente d’assurance pour revenir dans l’aventure de la sauvegarde de l’enfance. Cette vie de renoncement ne te quittera plus, elle deviendra un apostolat fait d’humilité, de discrétion, mais aussi de ténacité et de volonté farouche pour arriver à concilier l’éducation de 5 garçons et d’une fille avec les aspirations sociales qui avaient fait de papa et toi un couple de l’aventure humaine.

     De Rozay-en-Brie à Voisenon, puis à Dammarie-les-lys, puis à Rubelles, nous avons grandi et poussé, parfois avec difficulté, souvent sans comprendre les non-dits de vos orientations sociales, celles de papa et les tiennes.

     Avec les tempêtes de l’adolescence, nous nous sommes envolés un à un vers nos propres destinées, attentifs les uns aux autres, mais souvent incapables de traduire les silences et les attitudes que nous percevions de vous deux.

     Cependant, la flamme continuait à brûler silencieusement : la participation aux foyers Notre Dame dans les années 60, animés par le Père Caffarel, vous apportait le soutien moral que vous ne trouviez pas ailleurs. Puis la participation au mouvement « couple et famille » pour l’aide aux couples en difficulté.

     Mais nous étions trop jeunes encore pour comprendre l’importance que l’écoute et le soutien pouvait apporter aux personnes perdues dans une société qui commençait à dériver.

     Puis, à la fin des années 70, nous avons commencé à quitter le nid. Tu as eu plus de temps pour te consacrer à ta vocation, tu as été repérée par la préfecture pour être déléguée départementale à la condition féminine à partir de 1975, et le travail impressionnant que tu as accompli a été souligné par la remise de la médaille du mérite, décernée par François Mitterrand le 14 mai 1991. Tu es restée à ce poste jusqu’en 1995.

     Hélas, le 20 février 1993, papa nous quittait. Un monde s’est écroulé, le tien.

     Tu es restée seule et farouche, consommant ta peine comme un secret, refusant que nous entrions dans ton univers d’émotions et de douleurs.

     Tu as repris la tâche de contrôleur judiciaire que papa avait accepté, jusqu’à ce que les forces te manquent pour supporter tous les drames que ta tâche te faisait croiser.

     Puis l’insidieuse maladie a commencé, avec les trous de mémoire, l’oubli des rendez-vous, l’agressivité de plus en plus évidente. Il a fallu la diagnostiquer puis la soigner, autant que cela était possible.

    Nous avons veillé sur toi, nous t’avons protégé, nous t’avons visité autant que nous le pouvions, malgré les difficultés et les restrictions de ces derniers temps.

    Nous n’avons jamais assez parlé de cette œuvre discrète que tu as entreprise depuis ta jeunesse, à tel point que rien ne nous a permis de mesurer l’importance qu’elle avait eu dans ta vie, comme un filigrane invisible et constant, une ligne permanente que tu suivais dans ton silence têtu.

    Aujourd’hui, je suis ici près de toi, mais toutes celles et ceux que tu as aidé et qui sont ailleurs n’ont pas oublié tes conseils, la qualité de ton écoute, tes regards, tes actions.

    Nous avons tous suivi tes pas, sans pourtant que tu nous dises ta fierté de voir que finalement nous étions aussi tes enfants à travers nos apostolats divers : éducateurs, psychanalyste, organisateur d’aide humanitaire, psychologue, professeurs, avocats.

    Tes enfants et tes petits-enfants n’ont jamais entendu tes dires sur ce qui faisait marcher ton âme, mais nous avons compris que malgré tout ce que nous coûtait affectivement tes actions, cela avait un sens.

    Nous voyons chaque jour autour de nous les détresses des hommes, des femmes, des enfants, et parfois elles nous interpellent avec tellement d’insistance qu’il nous suffit de penser à ce que vous faisiez, papa et toi, pour qu’à notre tour nous prenions le relais.

    Cette longue vie humble et besogneuse trouve son origine dans la Foi et l’obéissance aux principes que Dieu propose aux hommes. Tu n’y as pas failli, même si parfois les aléas de la vie te poussaient à la colère ou au désaccord.

    Je sais maman que tu as toujours « prié dans ton cœur » pour chacun de nous, sans nous le dire, mais avec la ferveur toute discrète qui te caractérise.

    Maman.

    C’est avec ce mot et tout ce qu’il porte d’affection et de tendresse que je veux te dire au revoir. Cette affection que tu as partagée avec tant de personnes sans jamais leur dire ce qu’elle était, cette tendresse dont nous attendions l’exclusivité mais que ton cœur a voulu donner au plus grand nombre.

    Aujourd’hui, tes six enfants, tes 23 petits-enfants, et tes 28 arrières-petits enfants portent en eux, consciemment ou non, ce que tu leur lègues: l’amour du prochain.

     

  • Le sage

    "Tout est obscur, mon bon maître.

    A peine si l'on voit à l'horizon un chapelet se dandiner au bout des doigts d'un sage en prière.

    Non, mon bon maître, je ne vois pas à quoi il ressemble. Il porte un habit de sage, et des sandales de désert. Il a fermé les yeux et je vois ses lèvres remuer.

    Non, mon bon maître, je ne reconnais pas son langage, ce pourrait être de l'hébreu, de l'araméen, du farsi ou même de l'arabe, et, pourquoi pas du latin ou du sanscrit, à moins que ce soit la langue de Tao-Tseu ou celle de Hiroshi.

    La seule chose que je sais, c'est que ses yeux sont fermés, que les grains d'ambre défilent sous ses doigts, et que ses lèvres bougent. "


    mémoires d'un pélerin . Les Noces d'Algie, Neguev, 1953.

  • Epitaphe pour son père


    Pour une fille, son père c'est un dieu.
    Comme un dieu elle pourrait le haïr, l’aimer, le craindre, l’adorer.
    Comme un dieu elle le prie, au matin, petite, de la protéger et de la chérir.
    Comme un dieu elle le prie, au soir, de veiller sur sa nuit,
    Et aux instants de terreur qui viennent, elle se blottit dans ses bras.

    Puis le temps s’allonge, et avec lui le temps de soi.
    La prière devient monotone, l’espérance s’amenuise avec l’habitude d’être comblée, et aux yeux viennent des cernes de lassitude. Ce père-là elle le connait, elle a embrassé ses joues, elle a touché son front, et ses mains aussi elle les connait, elles sont douces dedans et fanées dehors, ce sont les mains de son père, des mains plus vieilles que les siennes. Et le bruit de ses souliers au soir, elle a pris l’habitude, quand il rentre, de l’oublier.

    Et puis la vie est devenue une histoire. Et ses pas de fille sont devenus des pas de femme, qui savent où elle va, ce qu’elle fait, seule, sans son dieu de père, sans sa présence silencieuse et attentive. Et elle, la femme, éloignée, elle a fait sa vie de femme, et sa vie de mère. Son père, comme un dieu, est devenu absent, lointain, paternel, puis grand-père. Il ne mêle plus son bruit d’homme aux bruits de la maison, il est présent à son cœur comme ce dieu auquel elle pense quand la rumeur devient silence, ou lorsque son regard dépasse l’horizon des montagnes. Elle le recouvre d’une tendresse personnelle qui s’éveille à sa mémoire, aux pointillés des photos de famille.

    Et voilà qu’un jour, tout ce qui faisait ce pourquoi elle l’avait tenu pour dieu s’écroule. L’immortalité s’est évanouie en lisant le télégramme, la lueur flammée de son souvenir s’est flétrie à la voix dans le téléphone. Elle se surprend à contempler le gouffre, puis surgit en elle une nuit rosée de tristesse, avant que viennent les regrets, parfois les remords. La verticalité qui la tenait à lui depuis l’enfance vacille, et elle ne sait pas pourquoi.

    De petite fille tout-à-coup elle devient grand-mère, et elle passe du cri de haine à la mort à l’essoufflé d’un murmure, bredouillé dans une prière maladroite, dans l’atmosphère froide d’un espace destiné à l’Eternel. Et là les mots qu’elle n'a pas dit se forment à ses lèvres, les baisers qu’elle n'a pas donnés, les soupes qui n’ont pas été partagées , ces soirs où il était si loin, si seul, si sans elle, et elle, elle n’imaginait pas ce vide, parce qu’elle le comblait comme elle pouvait, en occupant le temps.

    Mais lui, il savait déjà que le temps prenait son temps, il le savait sans rien dire, sans rien précipiter, il laissait venir…

    Aux aubes froides il faudra attendre que le soleil réchauffe pour qu'elle déplie l’absence nouvelle, qu'elle tâche d’accrocher sur elle l’abandon de sa vie, le porter à son front en une ride nouvelle : les autres verront bien l’orpheline et le bâton transmis qu’elle porte à son tour pour que les petits s’y appuient, ce sera sa fierté, son honneur, car son père y avait gravé des noms que d’autres avant lui avaient tracés au bois vertical. Elle y ajoutera d’autres mots, courage, espérance, force peut-être, et cette crosse ancestrale sera transmise à son tour, plus tard…

    ©Dominique.Bruch-02/2014

  • De ces aubes qui transfigurent

     

    blackberry barbade 005.jpgVoici l'aube.

    Une comme tant d'autres. 21 900 pour être exact.

    Qu'est-ce qui pourrait bien lui donner une allure particulière, à celle-ci ?

    Si le calendrier n'existait pas, elle serait pareille à toutes les autres.

    Si je ne savais pas compter, elle serait aussi magique que celle d'hier.

    Et j'en ai vu sous toutes les latitudes, toutes les altitudes, toutes les longitudes.

     

    Celles du Désert du Sinaï qui enrobent le ciel des pourpres qui se déclinent doucement vers le jaune flamboyant du début du monde.

    Les aurores grises et profondes du nord, où le soleil passe derrière les nuages en boule blanche, discrète et froide, parfois miraculeusement traversées d'un arc-en-ciel surprenant.

    Les aurores enrobées de tintements de cloches et d'appels à la prière, sous le ciel purifié de Jérusalem.

    Les aurores bruyantes des déferlantes au large, au sel baptismal à la bouche comme une naissance lavée.

    Les aurores de solitude dans le silence du Sahara, avec le chuintement du vent à la dune, comme un appel à la sentinelle qu'aurait décrit Saint Exupéry.

     

    Et mes aurores tout autour de la Terre, enveloppé dans mon avion, à vingt mille mètres d'altitude, cap vers la lueur levante qui deviendra bientôt lumière fulgurante dans la stratosphère.

    Comment oublier les aurores des nuits d'amour, toutes brumeuses de la tendresse reçue, des gestes partagés, des danses de nos corps nus et glissants dans la moiteur de la nuit ?

    Et les aubes andines, quand le soleil apparaît dans un horizon improbable, à l'autre bout de la terre, dans des déclinés de couleurs fantastiques ?

     

    L'aube de ce matin traversait les feuilles luisantes de la pluie nocturne.

    Les grenouilles finissaient leur mélopée commencée au soir.

    Les perroquets traversaient le ciel gris de leur vol malhabile en criant.

    Je me sentais seul et pourtant tout était autour de moi comme une création renouvelée, comme une béatitude.

     

    Tous ceux que j'aime ont défilé dans mon esprit, ont partagé cet instant qui transfigure et mêle à notre vie les parfums des liens retrouvés. 

     

  • la fille elfe ...

    L'eau coule, claire, au long du lit de la rivière. Des cristaux de lumière scintillent aux éblouissements solaires. Des feuilles d'or bruissent au vent de l'automne. L'air sent le frais, et l'odeur du bois parcourt les rives moussues.

    Elle s'est assise sur un grand galet de granit, après y avoir posé quelques feuilles sèches pour la délicatesse de son confort. Ses jambes menues et fuselées pendent vers l'onde, et ses pieds touchent l'eau. Elle a replié ses ailes diaphanes, comme un châle sur ses épaules. Elle regarde la course de l'eau, elle se fascine à découvrir les traits sombres des poissons qui filent entre les rochers.

    Elle a posé ses mains sur ses cuisses, comme un appui doux pour se pencher, en forme d'interrogation, comme pour questionner l'eau... Puis, sans doute à force de sentir un regard sur elle, elle tourne sa tête de chaque coté, cherchant sous les frondaisons celui qui l'épie, devinant une forme de visage derrière un buisson de houx ou devinant un craquement de branche morte dans la forêt alentour. Mais non, elle ne me sait pas ici. Avec un dernier regard frissonnant vers le ciel, elle reprend son observation. Le petit martin pécheur qui surveillait le courant jette un "pîîîp" de connivence, puis sautille sur un autre observatoire. Elle a ramené ses bras à toucher ses épaules, enfermant de petits seins naissants dans un nid de chaleur retrouvée, pour faire obstacle à la fraîcheur de la rivière. Elle s'est recroquevillée sur le lit de feuilles. Elle reste là, pensive...

    Le bruit de la forêt semble devenir assourdissant, tant le silence occupe l'espace. Le temps ne compte plus, une éternité s'installe. Et là, quand la torpeur du lieu a fini d'engourdir les sens, une voix flûtée s'élève, douce et puissante à la fois. Elle chante. Une ballade gaélique apprise depuis de longues années, avec ses particulières notes, ses trilles serrées, son refrain si doux...

    Elle raconte l'aventure d’une Elfe comme elle, si fragile et si seule, oubliée par les temps dans une forêt immense. Elle chante ses espérances et ses prières, ses douleurs de vivre sans personne à qui parler. Elle raconte une lente mélopée, aux accords d'une harpe, de ces temps où les elfes pouvaient mourir d'amour, rien qu'au parfum d'une rose, un temps où les bois étaient aux mains des hommes, quand les elfes se terraient en des lieux maudits, en attendant l'avènement du soleil, le retour des oiseaux, en attendant la paix.

    (Pour Wind ...)

  • Quand vient la nuit

    La nuit, je ne la vois pas. Quand je me lève, elle est encore là, et quand je m'écroule dans mon lit, elle n'a pas bougé. Je me concentre sur les écrans, je scrute, je cherche des machines, j'écris, je déchire, j'écris
    encore, puis je passe d'un logiciel à l'autre, je réponds au téléphone, les yeux rivés sur des écrans ...


    Riff Cohen ajoute ses mélopées yeménites en bruit de fond, en boucle. Cette voix de fille, rocailleuse et douce comme le désert me jette dans des songes instantanés au bord du wadi, où tout est encore vierge, où tout attend, comme une promesse de rêve, des visions d'oasis, d'ombres fraîches.

     Des fois je m'évade pour un rendez-vous, une course, comme si hors d'ici il n'y avait plus rien, alors que tout est plein de couleurs, de vie, d'odeurs. Je ne vois plus les heures passer, je mange comme un voleur de poules, je me surprends à sentir mon odeur de sueur, moi, si immobile, si statique ....

  • Le pire de tous les péchés

    mai 2009 022.jpgNous sommes condamnés à la solitude internétique, au dialogue par boutons de plastique interposés, chacun écoutant un mp3 quelconque dans son bureau, casque sur la tête, enfermé dans la clim ou le chauffage, isolé du monde, ne laissant filtrer par la vitre numérique que ceux et celles qu'il veut bien accueillir, et encore, à condition que quelqu'un réponde à son appel, souvent muet, agrémenté de niaiseries la plupart du temps pour faire croire à tout le monde que tout va bien.

    Mais on sait tous que c'est pas vrai, on sait tous que nous avons tacitement accepté de nous enfermer dans notre commodité de relation, celle qui ne fait ni mal ni bien, celle qui n'exige rien de soi, enfin, rien d'autre que de satisfaire l'immense détresse qui nous assaille lorsque, à la nuit tombante, on s'aperçoit que plus rien ne bouge autour de nous...

    Et là, l'espace d'un instant, la terreur nous prend à la gorge, à voir le vide tout autour, comme une mort rodante. On se tait, cette douleur-là ne dure qu'un instant. Vite, on reprend le dessus, on regarde ailleurs, on va vite se réfugier dans l'avenir en faisant des projets fous qui ne verront jamais le jour, ou alors on va chercher une accroche de souvenir, pour se soûler avec toute la soirée, mater une photo jaunie, la scanner, la partager avec des gens qui en ont rien à foutre, et se faire croire que c'est important ce moment-là. Et puis la nostalgie revient, comme une gueule de bois d'alcoolique. On se prend à sortir, à regarder les gens, et à regarder les gens nous regarder, à voir qu'on est devenu quelconque, comme on a toujours été, finalement.

    On passe dans la rue comme des fantômes, qui croisent d'autres fantômes, qui eux aussi ont fini par croire que la vraie vie est un fantasme électronique qui ne peut se partager qu'à travers un écran. Mais là, dans la queue de la boulangerie, on ne se dit même plus bonjour, on se suit en silence, jusqu'à la caisse, pour passer la carte dans le monéo, prendre son pain et filer dans le gris de la pluie retrouver les couleurs de l'écran...

    (robinsondesiles - les noces d'Algies . 08/2012)

  • soleil d'hivers

    Le soleil cette fois-ci m'a suivi le long du ruban gris de l'autoroute, dans une course nouvelle entre deux villes endormies par l'hiver finissant. Hier, c'était les aurores répétées qui jouaient de ma mémoire.

    Ces levers de soleil pointant à l'horizon au loin du bord rond de ma planète, jaillissant dans la vitre de l'avion, au-dessus du monde, au dessus de tout, silencieux présage d'un jour nouveau, éveil d'une appartenance pesante à la gravitation. Mais là, il est loin aussi, mais de l'autre coté : il rougit en tombant dans un rideau de brumes horizontales, pendant que je surveille la route au devant, en suivant les lumières rouges qui bougent.

    Dans le poste, ils parlent de paysages qu'ils ne connaissent pas, mais que j'ai foulé de mes pieds longtemps avant eux: ils disent des mots de guerre, alors que j'avais marché jadis dans le sable du silence, et bu l'eau des puits avec la paix posée sur le visage des bédouins. Ils disent des présages atroces en parlant de peuples qu'ils n'ont jamais côtoyé, jamais aimé donc, alors forcément ils ne savent pas de quoi ils parlent.

    Ceux que j'ai connu sont peut être déjà morts, assassinés par les famines, rongés par des maladies inconnues, ou simplement sacrifiés au nom du droit de la force des autres. Et s'ils ne sont pas morts encore, alors je partagerai leurs prières dans les temps à venir, pour partager aussi l'eau qu'ils m'avaient offerte, le pain qu'ils avaient cuit pour moi, la tendresse que leur regard m'avait donné.

    Mais aujourd'hui, mon amour pour eux ne leur parviendra pas, sinon par les brouillards des songes qui commencent de hanter mes nuits.

    (c) 01-2003

  • Ombre de toi

    Il me reste de toi
    ton odeur, ta bouche, tes doigts,
    le touché de ta main sur mon corps,
    appuyée sur moi quand tu dors....
    Il me reste l'insomnie, le silence,
    et tout ce que tu es dans ton absence ...

    Comme si tu revenais, espérance,
    hallucination, je caresse le vide
    et mes bras dansent en l'air, évidence
    de ma mémoire stupide.

    Comme si tu revenais, là, maintenant,
    je prépare la soupe, celle aux oignons,
    écoutant dans le bouillon un instant
    un murmure, un souffle, un son.

    Sur la table ton couvert est mis
    et ta serviette est posée sur ton assiette.
    Une louche pour toi, une louche pour moi,
    et ce silence de pendule, ce silence de cri
    qui m'enserre la gorge et me fait tout petit.

    Rien. En face, la montagne est seule
    maintenant comme moi, sans toi, sans rien.
    murmure des peupliers au soir
    et la soupe est là qui reste froide.

    A la cheminée même il n'y a plus de chaud
    des flammes seules qui allument la pièce,
    des tisons qui ne chauffent pas
    comme le faisaient tes bras le soir
    quand tu m'embrassais.

    Au silence, et je reste, et j'attends.


    Pablo Robinson - Noces d'algies 1 - (c) 03/2010 -