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Chroniques humaines - Page 2

  • confinement, jour 21

    (mardi 7/4/20).

    Volets fermés. Ce matin, c'est jojo le boucher qui m'a réveillé. Je rêvais d'avoir encore 14 ans. C'était les vacances de Pâques. Mon père avait acheté quelques années auparavant un hameau en ruine dans un village perché et perdu aux confins de la Drôme, et nous avions pris l'habitude d'y passer nos vacances, toutes nos vacances, mes quatre frères, ma sœur, ma mère et moi, et parfois mon père, quand il pouvait en prendre.

    J'avais déjà pris le pli de voyager seul en train. A cette époque, un enfant de mon âge pouvait traverser la France, tout le monde s'en fichait. J'avais pris le soir un train de banlieue pour aller de Melun à la gare de Lyon, puis j'avais couru jusqu'aux grandes lignes avec le sac à dos de scout de mon père sur le dos, pour attraper de justesse le train de nuit qui allait terminer sa course fumante à Gap. Dans les secondes classes à l'heure des vacances scolaires, les compartiments étaient bondés, et nous faisions souvent le voyage dans le couloir, entre les valises, les cigarettes des fumeurs et les odeurs de la fumée du charbon envoyée par la locomotive...

    Je me réveillais par moment, ankylosé par les crampes à force d'avoir dormi à petite vitesse sur le sac à dos, lorsque le train commençait à faire l'omnibus entre Valence et Gap. Vers 6h, il faisait sa courte halte à Luc-en-Diois, juste le temps de sauter sur le quai vide, puis repartait en soufflant sa vapeur vers les montagnes. Il faisait froid et la nuit pesait encore sur le village silencieux. J'entendais crisser mes pas sur le gravier qui bordait la rue entre la gare et l'arrêt du car . L'air sentait le bois brûlé dans les cuisinières et les cheminées. Je m'asseyais sur la marche du marchand de journaux pour attendre le vieil autocar que conduisait le père Bouffier.

    Il arrivait par la route de Die, ouvrait la porte latérale avec le grand levier qui jouxtait son siège, prenait une botte de journaux qu'il posait devant la porte du magasin, puis me laissait monter dans son univers vide, encaissait en silence les quelques nouveaux francs du passage, puis fourgonnait dans ses manettes pour arracher l'engin au silence du village. Parfois un berger ou un paysan était endormi plus en arrière. Moi je restais devant pour voir la route défiler, regarder la montagne se réveiller en montant le col, admirer dans les lacets de la route les engradements de lumière sur les parois abruptes des cicatrices qu'avaient laissé les glaciers au flanc des à-pics. Le père Bouffier ne parlait jamais. D'ailleurs c'était écrit au-dessus du pare-brise de l'autobus: "défense de cracher - défense de parler au chauffeur".

    La halte du village d'Establet approchait, le jour avait pointé sur les sommets. Le car s'est arrêté en face de la poste du village, a déposé deux colis: le sac postal, maigre, et moi, presque aussi maigre que lui. Une fois le car parti, il régnait un silence de montagne et d'aube. j'hésitais à prendre le petit chemin qui allait vers la maison. Mes chaussures de citadin étaient vite trempées par la rosée, mais je m'en fichais : avec le jour, le parfum des violettes et des primevères envahissait l'air pur, saoulait ma fatigue de la nuit, me donnait l'impression d'entrer dans un autre univers, plein de sérénité et de béatitude.

    Tout le monde dormait. Depuis que nous venions ici, j'avais colonisé un vieux pigeonnier avec mon frère aîné, et nous y avions installé des lits picots que mon père avait déniché je ne sais où. Je m'étais déshabillé dans le froid du matin, et je m'étais glissé dans mon duvet pour m'endormir. Le soleil commençait à rosir le sommet d'en face ... La fatigue de la nuit faisait siffler mes oreilles dans le silence...

    J'ai mis du temps à me réveiller.
    Le martin pêcheur jojo a fini sa mélopée matinale.
    Ma chérie a appuyé sur un bouton, le volet s'est ouvert sur une grisaille matinale...
    ah oui ! c'est vrai. le confinement...

    L’image contient peut-être : montagne et plein air

  • confinement, jour 20

    (lundi 6/4/20).

    Aujourd'hui c'était la journée vitres. Je m'explique. Mon ange d'épouse chaque année fait le grand ménage de Pâques, et là, on est en plein dedans. En général elle en profite pour "ranger" (mot pudique pour faire disparaître des choses que je veux garder mais qui ne sont pas "utiles" à ses yeux) mes affaires dans des cartons, qui, si je n'y prends pas garde, finissent irrémédiablement dans une benne loin de mes yeux, surtout si je ne suis pas là. Mais là, revenu de mon isolement, je veille.

    Pour me distraire (de ses investigations, et pas pour égayer ma journée, hum !), elle m'a chargé de "faire les vitres". ha ha !! On reconnait après 43 ans de mariage les étranges spécialités qui sont les miennes: récurer le cul des casseroles et nettoyer les vitres. Depuis que je suis petit, j'ai toujours été impressionné par les laveurs de carreaux. Entre ma mère qui y allait au papier journal et à l'eau savonneuse et les laveurs de vitre des grattes-ciel avec leur coup de patte magique, j'ai appris à me confectionner la panoplie parfaite du vitrier rénovateur. le modernisme a également apporté des outils quasiment parfaits pour cette tâche autrefois ingrate et maintenant aussi respectée que le statut d'instituteur dans les villages de Provence. une cuvette de la taille de la raclette en silicone, remplie d'eau légèrement savonneuse, une éponge montée sur un manche, du type de ce qu'on utilise pour les pare-brises de voiture, une raclette en silicone avec un manche court, et une étoffe en matière non tissée et c'est parti. Comme je dis toujours, le diable se cache toujours dans les détails, et c'est là que réside le secret du travail bien fait... Elles y sont toutes passées, les vitres. dehors, dedans, et surtout sur les bords. La maîtresse de maison est contente, mais elle regarde à deux fois avant d'ouvrir la baie vitrée de la véranda: elle ne sait plus si elle est ouverte ou fermée.

    Bientôt, l'espace va se fermer un peu plus. Mercredi, on ne pourra plus sortir de chez soi, pour la première fois dans le pays. Mercredi soir ce sera le seder de pessah (le repas rituel de la pâque hébraïque pendant lequel on relit la sortie d'Egypte). "Nuit de protection de l'Eternel pour les faire sortir du pays d'Egypte: c'est là, la nuit de l'Eternel pour la protection des enfants d'Israël, pour leurs générations" (Exode, ch 12, verset 42).

    Une phrase qui me fait frémir... Le confinement passé nous a fait sortir de nos routines, de nos envies matérielles, de nos passions inutiles, de notre "Egypte"... Et voilà que dans deux jours, "la nuit de l'Eternel" protégera les enfants d'Israël.
    Qui sait ce qui va arriver d'ici jeudi matin ?

    https://www.ina.fr/video/VDD09016091

     

  • confinement, jour 19

    (5/4/20).Dimanche.

    Ici, d'habitude c'est le premier jour de la semaine. La machine économique devrait se remettre en marche. Mais aujourd'hui rien. Pas un bruit d'enfant qui part à l'école. Pas de portes qui claquent et de voiture qui démarrent dans le quartier. Un vrai bruit de désert. Les oiseaux du coin font ce qu'ils peuvent pour combler ce silence. Jojo le boucher (il a reçu ce nom car ce martin pêcheur est un massacreur de nids), perché en haut de l'eucalyptus, envoie ses triolets en descendo, comme un muezzin du haut de son minaret. Les piafs se chamaillent autour de la vasque du jardin pour s'approprier les miettes déposées là après le petit déjeuner. Une tourterelle met fin aux bavardages, picore, boit un coup et repart sur la branche voisine. Elle a attendu que les autres se taisent pour y aller de sa roucoulade...

    Mon ange a posé ses ailes dans la salle de bain et a décidé de tout ranger dans la maison. On se croirait dans Blanche Neige ou Cendrillon. Je me suis rapidement réfugié dans mon bureau. Ici, internet facile, j'arrive à mettre à jour tout ce qui se bloquait à l'autre bout du monde, et à me débarrasser de messages concernant la nouvelle-Zélande, maintenant que le master robot à lunettes a compris que je n'y étais plus. Mais il n'en rate pas une et a remplacé les pubs en anglais victorien par les messages hébraïques qui n'ont aucun rapport avec Moïse ou ses descendants.

    Je furète sur le net pour avoir des infos pertinentes sur la situation. Comme disait mon regretté professeur d'anticipation politique, Franck Biancheri, ce n'est pas en première page qu'on trouve les données les plus intéressantes... Par exemple ce qui se passe dans les pays d'Amérique du Sud... on est loin des chiffres "officiels": à Guayaquil, les gens brûlent les cercueils dans les rues, faute de services municipaux pour ramasser les cadavres. Au vénézuela, 65 % des hôpitaux n'ont pas d'eau courante, le personnel de santé nettoie les locaux avec des seaux d'eau sans détergent ou chlore. Seulement 10 % des hôpitaux ont mis en place un protocole pour traiter des patients contaminés par le coronavirus c19... Et nous sommes encore qu'au début de l'infestation dans ces pays. La gestion de la pandémie dans les pays de l'hémisphère Nord, malgré un manque évident d'anticipation, a provoqué des réactions plutôt salutaires, même si l'autisme caractériel de certains gouvernements a retardé gravement la mise en place des bonnes pratiques. Dans le Sud, par contre, s'ajoute à l'inconscience des gouvernants la pauvreté logistique et technique des infrastructures. Le résultat sera probablement une catastrophe...

    Deux cent soixante quatorze amis sur ce site... et à peine une dizaine à réagir à ma prose prisonnière du quotidien. 3% de réactions, c'est peu. Alors je suis allé en parler avec Brigitte. D'accord, elle ne parle pas. Mais elle m'écoute.

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