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  • La lettre pour Edith

    DSCF0004.JPGJ’imaginais au cours d’un voyage que tu aurais pu fouler la poussière de ces chemins rendus roses par la pierre si particulière de Jérusalem. Je fermais les yeux quand je me reposais sous les figuiers du sentier. J’imaginais te voir, petite fille, marcher avec les autres enfants du kibboutz au croisement des ombres des arbres, avec une petite robe et des sandales de cuir blanc, tenant dans ta main des fleurs cueillies au bord des champs, entre les pierres, guidés par ces jeunes filles au visage bronzé.

    L’autre jour, les photos passées qui posent le regard dans ton séjour avaient attiré mon attention. J’y avais rencontré les traces de ton histoire, avant que tes confidences étreignent ma mémoire, avant que s’épanchent tes mots pour me dire ce qui avait fait ta vie, et comment les éclats du temps avaient bouleversé ton monde, ton histoire, celle de tous, finalement.

    Tu aurais pu être cette petite fille, il y a soixante ans, qui allait avec les autres enfants porter quelques fleurs à Ben Gourion, au moment où les Rescapés allaient fêter la création du Pays, le havre attendu depuis deux mille ans. Tu ne le savais pas. Tu avais appris à suivre des chemins détournés, tu avais obéi avec confusion aux injonctions qui disaient que nulle part il ne pourrait y avoir une place, ta place, sinon par des jeux de ruse, par les truchements de compromissions qu’il ne fallait pas chercher à comprendre, moins encore à dominer. Tu avais construit ta vie comme des sauts entre des trains en marche, attrapant ici et là des occasions de mieux être, profitant de visions infimes d’un avenir meilleur. On regarde toujours le monde par le bout de sa vie, et il n’est pas donné souvent d’avoir des indices forts pour donner d’autres choix, sinon de rencontrer ceux qui nous bouleversent et nous ouvrent des yeux que nous gardions fermés. Nous avons peur parfois de la lumière, comme nous croyons avoir peur des ombres.

    Tes pas de petite fille n’ont pas foulé la poussière millénaire des kibboutz. Ils ont suivi la boue des chemins des campagnes de France. Ils ont martelé le plancher des trains à vapeur. Ils ont glissé sur les parquets cirés des écoles de filles. Et toi tu n’imaginais même pas que ta place aurait pu être ailleurs, autrement, jusqu’au jour où tu as retrouvé au fond d’une boite de couture le morceau de feutre jaune taillé en étoile, avec le mot « juif » brodé en travers.

    Alors le monde a changé. Les rideaux opaques de l’Histoire sont tombés, et une autre lumière est entrée dans ton coeur. Plus forte, plus douloureuse, plus vraie. Et depuis ce jour-là, le bleu du ciel n’a plus jamais été le même. Ton univers a pris corps, les montagnes que tu voyais sont devenues des tours, les chants devenaient des cris d’amour ou de victoire, et tout ce que tu as fait depuis s’est calé comme une pièce exacte dans un montage immense dont tu ignores le sens mais que tu sens devoir faire plus que tout…

    A ce point du chemin, soixante ans après, on se demande toujours pourquoi on est là et pas ailleurs. On se prend à croire qu’on aurait pu être cette petite fille qui tendait les fleurs au grand homme. Tu aurais pu être la même femme, soixante ans plus tard, habitant à Beersheba, et tu te prends à imaginer un croisement de vie différent et impossible. Il n’y aurait rien eu d’absurde à y croire. Cela aurait tenu à si peu ! le regard d’un policier, un tampon d’encre noire effacé d’une carte d’identité, une étoile jaune cachée, des solidarités différentes, un train manqué, peut être. Mais tout aurait été aussi si difficile à changer ! le monde était comme il était. Moi je n’existait même pas, et toi tu étais si petite. Et rien ne pouvait rien mouvoir de ces carcans qui se dressaient contre les hommes et les femmes, de ces carcans qui ont forgé ce que nous sommes aujourd’hui. On se dit aussi que nos destins sont si ténus, qu’ils tiennent à si peu de choses, que notre obéissance à cet Inconnu est finalement bien grande, malgré nous, puisque nous ne sommes pas si certains d’être capables de revendiquer autant de liberté.

    Je n’ai pas retrouvé les fleurs du bouquet que cette petite fille aurait tenues. J’aurais voulu te les offrir pour cet anniversaire si particulier. J’aurais voulu télescoper quelques instants les univers du possible et ceux de nos rêves, mettre à la place la bienveillance que nous devons à nos âmes.

    Bon anniversaire, Edith.

  • Ces Morts qu'on ne retrouve pas

    16094985.jpg« Mais si ! des corps on en retrouve, bien sûr » …. l’un des responsables de l’association Yahad-in-Unum parle des ossements qui affleurent parfois des fosses ayant abrité les meurtres de centaines de milliers de Juifs, de Roms, de Tziganes entre Varsovie et Moscou, parfois au milieu des jardins publics ou des terrains vagues des villes et des villages. Depuis 2005, le père Patrick Desbois cherche et trouve les sites des massacres perpétrés entre  1941 et 1944. des centaines de fosses creusées à la hâte sous la terreur des nazis, aux alentours ou au milieu de villages d’Ukraine, de Biélorussie, de Pologne, de Moldavie …. Autant de drames atroces où les familles étaient assassinées d’une balle dans le dos ou d’une rafale de mitraillette, après avoir été pillés, battus, violés, torturés.

    C’est de ces morts là dont je parlais. Ceux qui ont soudain disparu un matin de 1941 ou de 1942. Ceux que les témoins âgés se rappellent avoir vu passer dans l’unique rue du village, terrorisés par les nazis qui abattaient à vue quiconque tentait de s’échapper, quiconque tentait de soustraire une victime à son horrible destinée, reconnaissant dans la file des camarades de classe, des voisins, des amis de leurs parents. Ces morts dont les ossements retrouvés n’ont pas de nom, pas de mémoire, pas de traces de vie.

     Le mercredi 12 mars, la chaîne de télévision FR3 a diffusé le reportage effectué avec l’équipe du Père Patrick DESBOIS au cours de l’été 2007. Sans images spectaculaires, les journalistes ont montré avec simplicité combien la douleur de ces moments est toujours présente dans l’esprit de ceux qui ont été témoins des « aktions », des enfants au moment des faits. L’équipe de recherche du père Desbois dispose d’un détecteur de métaux pour retrouver les endroits d’où les nazis tiraient sur les victimes : ils récupèrent une à une les douilles des mitrailleuses ou des fusils, ce qui permet d’évaluer le nombre de personnes qui ont été assassinées à cet endroit : une balle, un Juif.
     

    En parallèle, d’autres équipes cherchent dans les archives pour tenter de retrouver les sites et les noms des habitants du village qui ont été assassinés, et indiquer aux descendants possibles les lieux où sont les dépouilles de leurs parents.

     

    Les fosses sont des sanctuaires, qui doivent être respectées comme des sépultures. Il n’est donc pas question de déterrer les ossements. L’équipe s’affaire donc autour pour reconstituer les limites des lieux de tuerie, en faire un site reconnaissable au même titre qu’un cimetière, afin que les visiteurs puisse venir s’y recueillir et lorsque cela est possible, indiquer aux descendants des familles assassinées que les dépouilles de leurs parents sont là.

    La tâche de l’association yahad in unum est gigantesque : reconstituer les archives locales depuis la Russie, les Etats-Unis ou Israël, immergées dans des documents constitués de plus de 14 millions de pièces administratives, de rapports, de témoignages, repérer les fosses sur la base des témoignages des habitants encore vivants, dont la plupart ont plus de 70 ans, enregistrer les images de ces témoignages afin qu’ils survivent aux témoins âgés, traduire les questions et les réponses, faire les recherches sur le terrain, comptabiliser les douilles pour évaluer le nombre de corps ensevelis, puis mettre en place les espaces de sépultures afin de consacrer les lieux et les rendre inviolables. Cette tâche et faite conjointement avec des Chrétiens et les Juifs de toute l’Europe, d’Israël, d’Amérique, sous l’égide du Père Patrick Desbois.

    le vendredi 14 mars 2008, une nouvelle équipe a quitté Paris pour entreprendre une nouvelle mission de recherche, à la faveur du dégel, en Bielorussie (Belarus). Avant de partir, le Père Patrick Desbois a lancé un appel au cours de l’émission de FR3 qui était consacrée à son œuvre. « Nous ne pouvons pas construire l’Europe sans régler ce douloureux problème, et pour le faire, nous avons besoin d’aide. »
     
    Pablo
    ps: si vous voulez aider le père Desbois, vous pouvez m'écrire.