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Noces d'Algies

  • Le sage

    "Tout est obscur, mon bon maître.

    A peine si l'on voit à l'horizon un chapelet se dandiner au bout des doigts d'un sage en prière.

    Non, mon bon maître, je ne vois pas à quoi il ressemble. Il porte un habit de sage, et des sandales de désert. Il a fermé les yeux et je vois ses lèvres remuer.

    Non, mon bon maître, je ne reconnais pas son langage, ce pourrait être de l'hébreu, de l'araméen, du farsi ou même de l'arabe, et, pourquoi pas du latin ou du sanscrit, à moins que ce soit la langue de Tao-Tseu ou celle de Hiroshi.

    La seule chose que je sais, c'est que ses yeux sont fermés, que les grains d'ambre défilent sous ses doigts, et que ses lèvres bougent. "


    mémoires d'un pélerin . Les Noces d'Algie, Neguev, 1953.

  • Epitaphe pour son père


    Pour une fille, son père c'est un dieu.
    Comme un dieu elle pourrait le haïr, l’aimer, le craindre, l’adorer.
    Comme un dieu elle le prie, au matin, petite, de la protéger et de la chérir.
    Comme un dieu elle le prie, au soir, de veiller sur sa nuit,
    Et aux instants de terreur qui viennent, elle se blottit dans ses bras.

    Puis le temps s’allonge, et avec lui le temps de soi.
    La prière devient monotone, l’espérance s’amenuise avec l’habitude d’être comblée, et aux yeux viennent des cernes de lassitude. Ce père-là elle le connait, elle a embrassé ses joues, elle a touché son front, et ses mains aussi elle les connait, elles sont douces dedans et fanées dehors, ce sont les mains de son père, des mains plus vieilles que les siennes. Et le bruit de ses souliers au soir, elle a pris l’habitude, quand il rentre, de l’oublier.

    Et puis la vie est devenue une histoire. Et ses pas de fille sont devenus des pas de femme, qui savent où elle va, ce qu’elle fait, seule, sans son dieu de père, sans sa présence silencieuse et attentive. Et elle, la femme, éloignée, elle a fait sa vie de femme, et sa vie de mère. Son père, comme un dieu, est devenu absent, lointain, paternel, puis grand-père. Il ne mêle plus son bruit d’homme aux bruits de la maison, il est présent à son cœur comme ce dieu auquel elle pense quand la rumeur devient silence, ou lorsque son regard dépasse l’horizon des montagnes. Elle le recouvre d’une tendresse personnelle qui s’éveille à sa mémoire, aux pointillés des photos de famille.

    Et voilà qu’un jour, tout ce qui faisait ce pourquoi elle l’avait tenu pour dieu s’écroule. L’immortalité s’est évanouie en lisant le télégramme, la lueur flammée de son souvenir s’est flétrie à la voix dans le téléphone. Elle se surprend à contempler le gouffre, puis surgit en elle une nuit rosée de tristesse, avant que viennent les regrets, parfois les remords. La verticalité qui la tenait à lui depuis l’enfance vacille, et elle ne sait pas pourquoi.

    De petite fille tout-à-coup elle devient grand-mère, et elle passe du cri de haine à la mort à l’essoufflé d’un murmure, bredouillé dans une prière maladroite, dans l’atmosphère froide d’un espace destiné à l’Eternel. Et là les mots qu’elle n'a pas dit se forment à ses lèvres, les baisers qu’elle n'a pas donnés, les soupes qui n’ont pas été partagées , ces soirs où il était si loin, si seul, si sans elle, et elle, elle n’imaginait pas ce vide, parce qu’elle le comblait comme elle pouvait, en occupant le temps.

    Mais lui, il savait déjà que le temps prenait son temps, il le savait sans rien dire, sans rien précipiter, il laissait venir…

    Aux aubes froides il faudra attendre que le soleil réchauffe pour qu'elle déplie l’absence nouvelle, qu'elle tâche d’accrocher sur elle l’abandon de sa vie, le porter à son front en une ride nouvelle : les autres verront bien l’orpheline et le bâton transmis qu’elle porte à son tour pour que les petits s’y appuient, ce sera sa fierté, son honneur, car son père y avait gravé des noms que d’autres avant lui avaient tracés au bois vertical. Elle y ajoutera d’autres mots, courage, espérance, force peut-être, et cette crosse ancestrale sera transmise à son tour, plus tard…

    ©Dominique.Bruch-02/2014

  • De ces aubes qui transfigurent

     

    blackberry barbade 005.jpgVoici l'aube.

    Une comme tant d'autres. 21 900 pour être exact.

    Qu'est-ce qui pourrait bien lui donner une allure particulière, à celle-ci ?

    Si le calendrier n'existait pas, elle serait pareille à toutes les autres.

    Si je ne savais pas compter, elle serait aussi magique que celle d'hier.

    Et j'en ai vu sous toutes les latitudes, toutes les altitudes, toutes les longitudes.

     

    Celles du Désert du Sinaï qui enrobent le ciel des pourpres qui se déclinent doucement vers le jaune flamboyant du début du monde.

    Les aurores grises et profondes du nord, où le soleil passe derrière les nuages en boule blanche, discrète et froide, parfois miraculeusement traversées d'un arc-en-ciel surprenant.

    Les aurores enrobées de tintements de cloches et d'appels à la prière, sous le ciel purifié de Jérusalem.

    Les aurores bruyantes des déferlantes au large, au sel baptismal à la bouche comme une naissance lavée.

    Les aurores de solitude dans le silence du Sahara, avec le chuintement du vent à la dune, comme un appel à la sentinelle qu'aurait décrit Saint Exupéry.

     

    Et mes aurores tout autour de la Terre, enveloppé dans mon avion, à vingt mille mètres d'altitude, cap vers la lueur levante qui deviendra bientôt lumière fulgurante dans la stratosphère.

    Comment oublier les aurores des nuits d'amour, toutes brumeuses de la tendresse reçue, des gestes partagés, des danses de nos corps nus et glissants dans la moiteur de la nuit ?

    Et les aubes andines, quand le soleil apparaît dans un horizon improbable, à l'autre bout de la terre, dans des déclinés de couleurs fantastiques ?

     

    L'aube de ce matin traversait les feuilles luisantes de la pluie nocturne.

    Les grenouilles finissaient leur mélopée commencée au soir.

    Les perroquets traversaient le ciel gris de leur vol malhabile en criant.

    Je me sentais seul et pourtant tout était autour de moi comme une création renouvelée, comme une béatitude.

     

    Tous ceux que j'aime ont défilé dans mon esprit, ont partagé cet instant qui transfigure et mêle à notre vie les parfums des liens retrouvés.