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Adieu Eric

La mer c'est l'épouvante. Le sel, le froid, la mouvance continue qui fascine, qui met l'homme dans un élément à l'instabilité éternelle, le soleil sans ombre, qui réchauffe et brûle, et le vent. La mer qui rugit et qui dort, comme un être vivant qui envie et qui donne, qui se laisse caresser et qui cogne les fonds des coques des bateaux. Ce soir le vent a forci, et l'équipage est novice. Il faut aller, il faut mettre les ris, leur montrer dans le noir à ces gens dociles les gestes cent fois refaits seul dans la tourmente. Ils vont tenir la barre malgré les sautes de vent et les paquets de mer, un peu froide, mer irlandaise moussante comme une bière, enivrante comme un vieux wisky qu'on boit comme du lait, poisseuse et parfumée des senteurs de varech. Ils vont tenir la barre, le temps d'affaler... Le choc est venu comme une masse, sans prévenir. Passer de dessus de l'eau à l'intérieur de l'eau. Elle est plus froide encore, et la douleur dans la poitrine qui monte et qui paralyse les bras. Se calmer, s'allonger sur le dos, donner à chaque seconde une nouvelle chance, se donner le temps de survivre encore un peu, de tenir, tenir... Que font-ils sur le bateau ? où est-il ? Une fusée orange a lui au loin. Ils ont compris, mais ils ne savent pas naviguer. Et par quel orgueil avoir refusé de mettre le gilet de sauvetage ? Il fait froid, les mains s'engourdissent. Rester calme, attendre. Fermer les yeux. La mer est là, autour, comme une amie, docile et rompue au mouvement : monter, descendre, monter, descendre, et le corps de flotter tant qu'il respire. Calme. Voici les lumières des aurores, tous ces matins à la barre de la solitude, avec le silence complice, ces matins de soleils qui arrachent les masses des nuages aux forces liquides, les bleus tendres des matins tempérés, les azurs infinis des mers tropicales, les ciels dorés et rouges, les ciels des matins de béatitudes, qui font se taire les sots quand on arrive au port, quand respendissent des les yeux les empreintes de ces moments intimes entre soi et la création. Puis voici les houles, rondes et tenues, longues et lourdes, les houles de paix des sérénades tropicales, quand le bateau glisse sans bruit sur l'onde, dérangé seulement par les sauts de poissons au gré du sillage. Les houles de quarantièmes, frangées d'écume et d'embruns, chevelées par le blizzard et la beige, montagnes mouvantes et sublimes, invincibles mais montées comme des chevaux retifs, maitresses qui se violent à coup de barre forcée, à voile retenue, à vent de grand largue pour gagner de vitesse, tobogans indiens du golfe du saint laurent, où l'on ne sait jamais si le bateau monte ou bien s'il descent. Et les caresses méditerranéennes, toutes bleues et de courte allure, qui piquent des colères effroyables dès que le temps se gâte, dès que l'homme souhaite les dompter. Houles du Cap Horn, roulées et déroulées, suspectes dans le brouillard, aux formes de vagues triangulaires, sans équilibre, sans rien d'humain... Le froid disparait peu à peu, la douleur s'estompe, tout va presque bien, tout s'endort lentement, sans bouger. Les yeux se ferment. Défilent les images d'enfance, le manoir, le premier bateau, un chemin de cailloux et de sable, les marches du port qui descendent sur la plage, le sable jaune, blond, chaud, doux comme un baiser maternel, les baisers donnés et reçus, les envies de femme, les solitudes, les copains, les hommes, les images de père, diffuses, confuses, mais où reste la tendresse tendue comme un cadeau, les hommes de la mer, les marins, les hommes aux mains brûlées par le sel, capotés dans leur ciré le nez dans la tempête, nus sous les tropiques, affalés sur la hune pour ferler les voiles, les hommes forts de la mer, qui ne discutent pas en chemin, ceux qui savent les forces inconnues des éléments liquides, et leur incohérence à rester en mer malgré tout. Voici le silence. Il reste un goût de sel dans la bouche, sans autre sensation, immobile et aveugle un instant d'éternité. Des larmes coulent dans la mer qui submerge le coeur qui s'endort lentement. Voir encore les visages des enfants, tous ces enfants rencontrés au bord des mers traversées, et les enfants de soi, tendre à l'infini vers eux un visage qui disparait peu à peu, oublier lentement les temps comptés pour découvrir l'inconnu, se rouler dans les écharpes cristallines des aurores boréales, filer sur les eaux en regardant la mer sans la voir, la ressentir de l'intérieur, comme on caresse la peau d'une femme dans la nuit, comme on carresse le bois d'un mat de bateau au long cours pour en sentir les blessures. Tout s'en va derrière soi, en dessous de l'être. L'eau devient berceau, les étoiles tournent au firmament en un tunnel brillant et fantastique, et la lumière au loin devient plus forte, plus attirante. Quelque chose de soi est là, attiré par cet inconnu, par des sens nouveaux faits de musiques et le lumières, de caresses et de parfums, chemin incertain pour les mortels que nous sommes, qui traverse l'univers et l'espace, qui n'a plus du temps qu'une notion passée, instant vécu ou imaginé, emprunt de douceur et de paix, éternellement. La mer s'est tue ce soir, et sur la grève s'étale des écumes discrètes et silencieuses, comme un recueillement minéral. Ces hommes qui aiment la vie et qui la quittent, rendant à la beauté de la création l'espace et le temps qu'elle leur a prété, simplement, avec amour... Pablo Robinson

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