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Sahel

Entre Tchirozérine et Rharhous... quelque part entre deux mondes, celui du sable et celui de la terre, entre le sec et le moins sec, là où dorment des fleuves de sable, éveillés quelquefois par un orage lointain qui éclate dans le massif de l'Aïr... Et là, à deux cent mètres sous la roche, dorment des millions de litres d'eau douce, fraîche, fossile. Une eau qui a vu mourir les derniers dinosaures, une eau vers qui vient maintenant le foret du forage. Depuis des semaines, les pointes d'acier rognent le silex et le quartz. Quelques heures encore, et d'un coup le tube disparaîtra avec un bruit de moteur qui tourne dans le vide. Depuis un mois, la pompe tire l'eau des profondeurs. Les spores déposés dans l'obscurité de la préhistoire ont commencé à produire des algues vertes et violettes, le bassin de décantation a transformé le désert en paradis, et des centaines d'animaux sortis de nulle part viennent y boire au lever du jour : tourterelles, outardes, corbeaux, aigrettes. Le chantier avance, et chaque jour l'eau nouvelle se rapproche du village prochain, sous les 56° qu'annonce le thermomètre. Un homme aborde la voiture le long de la piste. Langage Bouzou incompréhensible, mélange de Touareg et de patois Masaï. Il supplie de descendre, de rentrer sous la tente sombre en laine de chameau. Une fillette est là, allongée sur le sol, la bouche entrouverte, les yeux révulsés. Pas de fièvre, mais coma de la déshydratation. Vite, avertir le père d'attraper une chèvre de son troupeau et de la traire, frictionner l'enfant pour tenter de la réveiller, lui donner quelques gouttes de lait. Pas de réaction. La prendre dans les bras, monter dans la voiture, et foncer à travers le désert jusqu'au bout de la piste, à 50 kilomètres... Pendant que le chauffeur se bat contre les trous et les bosses, maintenir ce corps décharné et inerte contre sa poitrine, lui donner dans les cahots des espoirs de survie insensée avec des caresses qu'elle ne sent pas, avec des mots bercés qu'elle n'entend pas, avec des gouttes d'eau qui coulent de ses lèvres et retombent sur ses joues, se battre contre le temps, allez, plus vite, oui, comme çà, passe par là, pourvu qu'on arrive à temps, çà y est , la piste s'ouvre, on voit les cases dans les branches des épineux... Elle respire doucement, elle ne sait pas... Elle vit encore. La soeur qui s'occupe de ce poste de secours du bout du monde reçoit l'enfant comme un cadeau, elle l'emporte et la couche sur le brancard, dit de rester dehors, sous les palmiers de l'oasis. Les villageois apportent le thé jaune et fort, le père sourit un peu dans ses larmes.... Il regarde autour de lui, avec des yeux en forme d'excuses, comme si l'agonie de sa fille était de sa faute. Le marabout est venu prier avec lui. Le jour s'épuise avec le silence du désert. Peu de paroles. Des regards, intenses, purs, des regards de marins qui traversent les tempêtes... Il faut repartir sur le chantier, continuer à poser les tuyaux dans le sable, faire avancer l'eau du bout de l'Histoire vers le bout du monde, vers les hommes. Malgré les efforts, la petite fille n'a pas survécu. Les parents ont consolé leur peine avec les mots du Coran, avec les prières murmurées les mains ouvertes, en regardant l'Est et l'Ouest, en aimant encore plus les autres enfants, malgré la pauvreté, la maladie, l'ignorance. Et nous, les hommes venus d'ailleurs, gens d'un autre monde, nous avons cherché le souvenir de ce corps chaud et doux dans le creux de nos bras, nous avons pesé le silence de ce silence abandonné à nous pour toujours... Nous avons juré dans nos âmes que jamais l'enfant du Sahel ne serait oubliée, qu'aucun découragement ne pourrait effacer le sacrifice innocent d'une vie contre rien. Et pourtant... Pablo Robinson

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