Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

- Page 2

  • L'Esprit

    Les dunes sont froides le matin sur les berges du lac de Tibériade. Les pécheurs sont partis avant l'aube ramasser les filets, et un homme attend sur la grève. Le soleil se lance dans la brume, la transperce en rayons flamboyants, puis éclate sur les collines avoisinantes. Les barques rentrent, au rythme scandé des rames qui plongent dans l'eau calme, puis abordent le sable en un chuintement discret. Les pécheurs débarquent en silence, gestes mécaniques d'hommes épuisés. Inquiets tour à tour, ils se tournent vers cet étranger qui attend, le visage paisible, et qui les regarde comme jamais personne ne les avait regardés. Trois années plus tard, à Jérusalem, les pécheurs du lac de Tibériade se rappellent qu'ils avaient abandonné leurs seules richesses, leur filet de lin et leur barque, pour suivre celui qui leur avait dit de les suivre, sans autre promesse, sinon de parler chaque jour de l'Esprit, se disant lui-même Fils d'Eloim, Celui qui n'a pas de nom, Celui qui est le début et la fin, proclamant dans la Judée et la Samarie que les putains et les fous seraint servis les premiers au festin de la Vie Eternelle. Ils se rappellent les injures des pharisiens, bourgeois religieux et austères, serviteurs méticuleux du Temple. Là, devant eux, leur Maître subit l'interrogatoire des sbires de l'occupant romain. Il ne dit rien de plus que ce qu'ils ont appris pendant ces trois années, inlassablement, avec dans les yeux la même détermination tranquille, semblant ignorer les coups de trique, les crachats puants, les ronces d'aubépine enfoncées dans la peau de son crâne, les railleries des ignorants. Ils savent qu'il va mourir bientôt et ils ont peur.... Mille ans plus tard, entre les murailles sèches d'un village de montagne, un homme sombre, au nez rond, portant une natte de cheveux blanchis par l'âge, portant un simple pagne de tissu grossièrement construit, les jambes repliées en tailleur, maigre ascète aux yeux doux, décrit avec ses doigts sur le visage d'un enfant aveugle des dessins magiques. Il arrête son index sur un point situé entre les yeux, au-dessus, plus précisément entre les sourcils. Il marque de son ongle la peau dorée, puis, d'un geste délicat, prend la goutte de teinture rouge de son écuelle et imprime un rond parfait sur le bas du front de l'enfant. Puis il commence une longue mélopée en forme d'histoire. Il est question du troisième oeil, celui par lequel entre l'Esprit du Maître du Monde, Force des forces, libérateur des tourments, consolateur magnanime des souffrances des hommes... L'enfant somnole, assis en tailleur en face du vieillard. Des larmes coulent sur ses joues et brillent de l'éclat de la lumière du jour qui entre dans la masure... Dehors, les parents attendent, sûrs de leur choix, avide de voir l'enfant ressortir sans tendre les mains à tâtons, trouvant presque normal que la guérison soit venue, confiance aveugle d'aveugles dans l'au delà. Quatre millénaires ont passé. Les hommes ont progressé vers leurs autosatisfactions, apportant heure après heure de nouvelles théories sur les autres preuves de tout, justifiant du possible et de l'impossible, communiquant même sans paroles d'un bout à l'autre de la planète, sans un mot, sans un geste des mâchoires ou de la langue, sans expression du corps à un autre corps, envoyant par une fenêtre de l'intérieur des mots égrenés du bout de leurs doigts vers un inconnu improbable, à peine imaginé, ne sachant rien de lui, sinon la trace de ses mots sur une autre fenêtre, mots induits des sens de l'histoire de l'autre, de la vie de l'autre, de la Force de l'autre. Certains ont mis un nom sur l'Esprit. Ils l'appellent "Dieu", "la Force", "Celui qui n'a pas de nom".... Les hommes ont depuis longtemps mis une confusion entre l'amour des autres, issu de "l'Esprit", et l'amour de soi, issu de soi. Ils ont mélangé la fraternité avec le copinage, le respect de la vie avec la fornication, le sens de la terre avec l'individualisme, oubliant que la plupart des "autres" habitants de la planète Terre n'ont pas de fenêtre intérieure dans leur taudis, qu'ils ne savent pas former des mots avec leurs doigts en appuyant sur des petits carrés pleins de signes inconnus. Ils n'ont même pas de bougie à brûler pour deviner le visage des enfants qui somnolent dans un coin, et demain, ils chercheront encore dans les yeux des passants de la ville ce geste de fraternité recherchée et pure, rare, forte, de la puissance des âmes qui parcourent l'univers pour y connaître l'Inconnu. Ce geste qui passe par le regard, qui transperce ce point de perception depuis longtemps reconnu par les sages Asiatiques, placé entre les sourcils, à l'endroit où la Paix entre dans les coeurs, là où se manifeste l'Esprit.... Le baiser enfin, marque puissante et ancienne de reconnaissance de l'autre, attouchement furtif des corps et des visages, marque de la fraternité vraie, marque de la pureté des sens, du don à l'autre de soi, pour accepter la sensation ancestrale des lèvres, premiers instruments de reconnaissance du corps, baiser donné ou reçu comme un don de l'Esprit, quand celui qui le donne est un pauvre, et celui qui le reçoit est un ange. Baiser de prière muette, consolation mille fois renouvelée dans l'imaginaire de ceux qui meurent du manque d'amour, de ceux qui crèvent de ne pas être embrassés par les autres, acteurs passifs des turpidités de la violence des sens, aveugles injurieux de leur propre cécité, qui fondraient en larmes en reconnaissant enfin la douceur de cette paix venue de l'Esprit...

    ©Pablo Robinson-07/2005

  • Viagra impérialiste

    Un pays qui a besoin de pilule pour faire ses enfants et de pilules pour ne pas faire des enfants n'a plus grand'chose à faire dans l'univers. La terre est une poussière de la galaxie de la voie lactée, laquelle est un petit point de la constellation du centaure, laquelle est un amas commun d'un coin du grand large insondable que nous ne pouvons même pas imaginer. Et pourtant quelque chose de vivant est accroché là, qui n'est pas fixe, qui découvre le temps, ces espaces entre les évènements sidéraux phénoménaux qui nous entourent. Fractale insidieuse de l'univers, un photon frappe une matière et le capteur visuel y voit une couleur, plus petit encore que n'importe quoi, il répète inlassablement la danse des atomes, les interactions physiques de nos gestes brutaux d'atomes mathématiquement liés, en une société comparable à un liquide... tous ensemble, mais sans autre structure que d'être collés les uns aux autres avec un semblant d'attaches sociales ou économiques, rapidement disparues si la température augmente un peu. Et pourtant, au coeur des corps bénis des femmes, autre fractale d'une cellule qui en rencontre une autre, qui perce par sa structure chimique la paroi de l'oeuf, et ensère des chaines adéniques aux chaines complémentaires, et la vie surgit, complète, indivise, unique et inutile, grain de lumière pour une petite part d'éternité, faite de surprises et de souffrances, de gestes répétés des millions de fois, pour rien, pour le temps qui va passer, pour l'espace de l'univers que la galaxie immobile mais en marche va traverser pendant un bref instant. La vie... Il faut que la vie continue, et personne ne sait pourquoi. Les instincts des vivants inférieurs, qui ont un mécanisme de marche plus petit, plus attentif aux reflexes qu'à la reflexion, passent leur temps à survivre pour que d'autres survivent à leur tour, sans qu'ils sachent compter, ni les jours ni les nuits, qui ne sont capables de rien d'autre que de la transmettre cette vie là.. Et les hommes, incapables de donner cette vie, de la porter en eux, de sentir les coups de pieds d'un foetus en mangeant une pomme, incapables de rire de ce bonheur si fort et si simple, incapables de sentir la vie s'échapper de leur corps, prolongement d'eux mêmes dans l'extérieur de soi, miroir vivant de la continuité de soi dans le futur de la vie, ces hommes là n'ont d'autre consolation que de créer autre chose que la vie d'eux-même: des charrues et des épées, des avions et des missiles, des téléphones et des poisons, et aussi de quoi croire qu'ils seraint capables de faire autre chose encore, bien plus tard, bien plus longtemps, par exemple de donner la vie. Mais ils sont menteurs avec eux-mêmes, menteurs avec l'histoire de la vie. Ils veulent simplement jouir de la seule souffrance qui soit objective dans le sens de la vie et du futur. Générer dans leur corps de nouveaux orgasmes, symboles de leur limite, symbole de leurs faiblesse. Souffrance des orgasmes masculins matérialisée par les décharges d'adrénaline, preuve médicale et chimique que ce n'est pas un plaisir. Et pourquoi ne pas faire durer le plaisir de tous ces étalons abrutis qui ne comprenent rien au sens des gestes que la nature a élaboré depuis des millénaires pour transmettre la vie... Pendant ce temps, pendant qu'ils croient par leurs érections stupides détenir la clé des mystères de la nature humaine, d'autres fruits de cette vie là, cette vie des hommes, enfants ou pas enfants, d'autres disparaissent pour rien, cadeaux de traits d'union de vie gâchée pour une mort facile, guerre, famine, abandon, soif, tous rongés par l'hébétude de ne pas avoir compris pourquoi ils devaient mourir comme cela si bêtement, alors qu'ils pouvaient écrire un opéra, inventer un nouveau monde, jouer avec leurs doigts dans les rayons du soleil, dormir en rêvant qu'ils n'allaient pas mourir. La pilule bleue rendra les hommes plus stupides encore. Il vont croire comme il y a trente mille ans que le monde va tourner autour de leur sexe érigé en centre de l'univers. Personne ne trouvera la pilule arc en ciel qui rend les gens libres et généreux, conciliants et respectueux de leur bête condition, amas de chair fragile, imparfaite et finie, qui ne peut durer sans aimer, qui ne peut subsister sans amour, sans qu'aucune femme de sente un enfant bouger dans son ventre, comme un miracle mystérieux qu'elle ne peut partager. Donner la main à un enfant, et le conduire avec pureté et résolution jusqu'à la fin de la vie, la mienne ou la sienne, peu importe, pourvu que.... Pablo Robinson

  • J'attendrai

    J'attendrai quelques jours pour que tu lises cette lettre. Le temps que le temps passe un peu, que les douleurs se referment, que les regards se reposent, que l'imagination se calme, secouée de souvenirs, des temps de tendresse, des temps de joie. Parce qu'il y a eu d'abord l'appréhension. Pas forcément celle de la mort d'un homme. Mais la mort d'un être humain. La disparition de la vie. Parce qu'au fond, ce que nous pleurons dans ces moments-là, c'est l'absurde de nos vies, la vanité de nos gestes, l'impérieuse nécessité de n'être pas immobiles dans l'Univers, de devoir remplir nos ventres et faire battre nos coeurs, empesés que nous sommes dans les poids pendus de nos reflexes, depuis la nuit des temps. Machines à survivre qui s'arrêtent, machines silencieuses et intelligentes, capables d'aimer et de haïr, de chérir et d'apprivoiser, de construire et de défaire. Et tu as regardé le corps de cet homme, allongé et immobile. Et alors ont jailli des questions de nos existences, rebelles ou dociles, vivaces ou tranquilles. Ce corps là a remué avant : il a aimé, embrassé, chéri, puni aussi, éduqué, jours après jours il a été un modèle, et je ne l'ai pas toujours écouté, même si je l'entendais, je ne l'ai pas toujours suivi, même s'il me montrait le chemin de sa vie, pour que j'en fasse la mienne. Ce sont ces regrets là qui font réfléchir, et les insouciances de nos vies les ont fait oublier. Rien n'aurait pu être fait autrement, avant. C'est le terme de notre espace qui le veut. Il ne faut pas croire les contes de fées, ni les dessins animés. La vie s'est arrêtée. Elle ne reviendra pas ici, ni dans ce corps que tu pleures. Au fur et à mesure des veilles, des amis qui passent, des chaleurs des autres qui viennent par petits groupes assouplir vos coeurs raidis par la douleur, se dessine petit à petit une lueur qui fait fuir la solitude béante que fabrique l'absence d'un être cher. Ce n'est pas une forme d'espoir. Une espérance en soi, qui émerge lentement, après des mois de solitude.Pas celle que racontent les livres saints. Des choses se passent dans la tête, à propos de tout cela, et la vision de l'avenir se trace différemment. Bien sûr, il reste des contingences matérielles, ce qu'il faut faire pour entretenir ce qui a été créé ou construit par ceux qui ne sont plus là, soutenir celles et ceux qui ne peuvent comprendre de sens de l'infini, les entourer de l'amour qui a maintenant disparu, de la tendresse qui n'est plus partagée, de la compassion que pouvaient s'offrir deux êtres qui ont partagé leur vie avec les mêmes angoisses et les mêmes plaisirs, et qui n'éxiste plus. Je voulais t'écrire ces quelques mots, loin des paroles perdues, loin des bruits souvent inutiles et vains des cérémonies officielles. Me cacher pour envoyer quelques prières modestes dans le noir de la nuit, vers une âme inconnue que tu as aimée. Mes mots à moi resteront, je le sais. Ils seront écrits dans ta mémoire, ils te soutiendront, tout le temps que durera ta peine. Et lorsqu'elle sera noyée dans les gouttes de ta sueur, balayée par les soucis quotidiens, quand tu te surprendras à sourire parce que la vie le veut, alors, si tu le souhaites, si les évènements nous mettent côte à côte, tu sauras que derrière mon silence tu trouveras la paix, après tes fatigues et tes combats tu pourras te reposer, avec le calme de la nuit, avec mes mots égrenés dans le silence, dans ma solitude, vers l'inconnu que nous rejoindrons tous. Tu diras aux tiens ma timidité à me joindre à vous, de peur d'entrer dans une intimité qui n'est que vôtre, où je n'ai pas de place, sinon de loin, pour exercer avec d'autres dans le silence la compassion qu'ils pourraient attendre de l'invisible... Pablo Robinson (c) 1998

  • Jamillah

    Le poste radio du taxi des années quarante distille la voix chatoyante d'une inconnue, en forme de trilles aigües et érotiques, forme secréte de séduction que les femmes sémites possédent, et qu'elles doivent peut-être à l'antique manière qu'elles ont de regarder les hommes avant qu'ils ne les courtisent...

    Le village est bientôt traversé, semé de chaos. La guerre est toujours là, soit qu'elle soit donnée, soit qu'elle soit subie. Nouveau poste de contrôle, tenu par de nouveaux gardes, suspicieux d'abord, respectueux ensuite, après que l'interpréte ait répété pour la millième fois depuis ce matin le mot magique de ma profession: "moendiss". Les ingénieurs sont respectés comme des demi-dieux, s'ils ne sont pas juifs, ni espions, ni Kurdes. Le tacot repart, vieille Mercedés de 1941, rafistolée avec n'importe quoi qui fait qu'elle marche encore, avec un chauffeur qui ne voit rien, qui n'entend rien, qui ne sait rien, mais qui informe les services secrets de nos moindres faits et gestes... Nous avons quitté Kirkouk, ville magique, fantôme vivant de l'ancienne Ninive, qui étale ses remparts bibliques face au soleil couchant, bordés d'eucalyptus de la couleur des armes, mi brun mi vert, taches de couleur sur le désert qui rôde alentour.

    La route suit la rivière. Elle grimpe autour des montagnes et nous en fait faire les tours et les détours. Les heures passent à monter des cols en quatrième, à faire cliqueter les soupapes comme des castagnettes, sans que notre chauffeur aveugle sourd et muet ne soulève un sourcil . L'interprète, un Algérien de mon âge, s'est endormi sur l'épaule du chauffeur. Il est barbu comme un vrai Musulman, mais il boit de l'arak comme un trou aux haltes du soir, dans les hotels vides du gouvernement, seuls endroits où nous avons le droit de dormir entre deux trajets à travers le désert.

    Bientôt l'air change et devient humide. La nature se met à respirer, les arbres à pousser. La rivière n'est plus qu'un torrent, et, le nez dans la portière, j'aspire les parfums de rose et de jasmin lorsque la voiture passe dans un hameau. Les barraques de terre qui bordent la piste sont vides, vidées de la vie, vidées par les armes, et les Kurdes que nous croisons sont des vieillards et des enfants. Quelques femmes en fichus multicolores accrochent sur leur hanche des moutards morveux en poussant des moutons pour libérer la route. Elles se taisent, elles savent qu'il est interdit de parler aux étrangers. Pourtant , au passage, le coin de leurs lèvres se retrousse et un sourire apparaît lorsque ma main laisse tomber quelques cigarettes sur le gravier, qu'elles ramassent l'air de rien, solidarité futile du silence et de l'instant.

    Sarsang, village perdu dans les pieds occidentaux du lointain himalaya, dont personne ne sait s'il est d'irak, de turquie ou d'iran, mais qui est kurde depuis des siècles. Le boulanger plaque ses galettes dans son four de fortune, et le Père Jean, en français impeccable, m'accueille dans son église orthodoxe. Devant mon étonnement, il m'explique qu'il a fait ses études à Paris, et lorsque les femmes du village, qui nettoient l'église, se mettent à chanter des airs cyrilliques sur son ordre, il baisse le ton et me dit dans un souffle, comme un code, son appartenance à...

    Et le boulanger, plus tard, nous apporte dans l'hotel vide ses galettes de froment, chaudes et craquantes, en nous précisant que sa fille viendra préparer les chambres, mais que son pétrin est plein de grenades, et qu'il espère que nous avons compris qu'il s'en servira si sa fille se plaint... L'interprête traduit à demi mots ce patois de turc et d'arabe, pendant que le serveur de l'hotel, copie conforme du sergent Garcia, rit à bouche déployée en montrant ses dents noircies par les vilaines cigarettes égyptiennes. Il rit encore avec son "labane makou" qui nous annonce qu'aujourd'hui non plus il n'y aura pas de yaourt, seule boisson raisonnable entre l'arak et l'eau croupie dans ce pays grandiose peuplé de rois et de fous.

    D'autres étrangers sont venus me rejoindre, pour construire la route que je trace avec effort dans la neige naissante, pendant que Jamillah tient les piquets rouges et blancs entre ses bras. Elle est engoncée dans son manteau typique, fait de morceaux de tissus en un grand patchwork multicolore, avec ses cheveux blonds qui débordent du foulard, ses yeux droits et verts, innocents et durs sur son visage rougi par le froid, ni beau ni laid, mais tellement rassurant pour un homme seul depuis tant de mois. Les hommes du pays sont morts, déportés ou au maquis, et ceux qui restent sont otages des hommes du sud pour nourir le village, avec du pain et des prières. Il ne reste que les femmes et les enfants pour faire les travaux. Elles sont femmes de montagne, rudes, rèches, riant bravement à des histoires salées que les gardiens de l'hotel leur lancent de loin, portées par l'écho de la montagne et la neige. Mais Jamillah ne dit rien. Elle reste derriére moi silencieuse et tétue, scrutant mon regard lorsque je la regarde, sans autre expression que de tendre le prochain piquet, me regarder viser un sommet de montagne, rabattre mes angles, mesurer les distances, et marmonner mes formules de calcul comme des rites magiques, planter dans le sol gelé mes morceaux de bois, comme des incantations funestes qu'elle ne comprend pas. Jamillah n'est ni femme ni enfant. Ses formes cachées par le pantalon et son manteau font mentir la candeur de sa bouche et l'innocence de ses yeux, et son père boulanger ne dit rien autrement qu'avec des menaces, tellement que l'interprète en a peur.

    Au fil des jours, entre mon chauffeur de taxi-gardien-sourd -muet-aveugle et Jamillah qui ne dit rien, je me sens moine ouvrier, et je m'enferme à mon tour dans ce mutisme particulier de l'ascèse des montagnes, appréciant jour après jour la force du silence. Jamillah est sourde, et muette, et tout à coup je comprends les grenades du père, ses jurons et son poing qui se lève si quelque chose arrive à sa fille.

    Un matin, Jamillah n'est plus venue, comme si elle n'avait jamais existé. Le jour suivant, un chauffeur d'engin a fui le chantier. Et j'ai appris quelques semaines plus tard que le boulanger voulait le tuer avec ses grenades. Revenu à Bagdad pour une histoire de plans à terminer, j'ai vu arriver dans ma chambre, à deux heures du matin, le chauffeur ensanglanté, me suppliant de le cacher et de le renvoyer au pays par le premier avion. Fuyant la colère du père après avoir voulu abuser de sa fille, il avait été dénoncé par le chauffeur de taxi, arrêté, emprisonné, battu, et s'était évadé dans un pays en guerre, en étant à peu près sûr d'être recherché comme un espion.

    Et moi, qui avais aimé Jamillah comme une soeur pendant toutes ces semaines, qui avais senti par son silence mille paroles indicibles, mille aveux inconnus, je devais à présent aider son bourreau...

    Je suis arrivé à Paris le lendemain soir, accompagné d'un blessé qui avait la tête cachée dans un pansement, rappatriement sanitaire banal parmi tant d'autres...

    Jamillah n'était pas sourde de naissance, ni muette. Les ruines des villages, les carcasses des migs éclatés à flanc de montagne, les absents des maisons aux fenêtres barricadées de vieilles planches difformes, les yeux de Jamillah, les yeux durs et froids de Jamillah, sa bouche fermée qui ne disait rien, jamais, comme une parole immense, comme la clameur d'un peuple, comme un cri perçant dans le froid des arbres nus ravagés par la guerre... Je rêvais d'embrasser Jamillah, par un baiser de frère, sur sa joue froide et mouillée de larmes libérées enfin.

    Je rêverai encore mille ans plus tard d'être libéré de mon impuissance d'homme, de mes bras inutiles, de mes lèvres séches et qu'un jour Jamillah...

    (c)Pablo Robinson-01/07/2005

  • L'enfant de Sabra

    La frégate aborde à la rade de Beyrouth, sous un soleil de plomb. La ville se montre, impudique, soulevée au-dessus du port, relevée de ses places, de ses tentures tendues sur les terrasses pour garder du soleil les hommes ensommeillés. Au loin, luisante, la montagne, renvoyant dans nos yeux les reflets des fenêtres, les éclats des miroirs, les jets de lumière renvoyés dans le soleil de l'ouest. Perdu dans la ville, je me suis hasardé dans une église sombre, entêtante de l'encens qu'on y brûle, faite de couloirs où l'on butte contre les bancs, à force de ne rien voir après l'aveuglante lumière des rues blanches, des maisons blanches, des venelles blanches... Et puis je me suis assis, écoutant mon souffle dans le silence de prières obscures, calmant les battements de mon coeur, attendant que la lumière apparaisse du noir, que se calme ma machine à vivre. Les yeux fermés, surpris par le calme, revenu par reflexe en d'autres lieux de prière, sans doute à cause du parfum qu'on y avait brûlé, j'ai fini par prier, comme on prie à vingt ans, sans illusions et sans scrupules, avec l'effronterie de la foi lorsqu'elle n'est pas assassinée par d'autres certitudes... Un prêtre est passé près de moi, je l'ai à peine aperçu. Mais il m'a souri comme s'il me connaissait déjà... Et là, sur le parvis, nous nous découvrons, avec la simplicité de ceux de l'aventure, n'ayant rien à offrir qu'une main tendue, un morceau de fromage, un morceau de temps. Déjà nous traversons le temps, nous partons vers le sud, vers la frontière de palestine, pour admirer, entre la mer et le désert, les joyaux d'architecture accumulés là au long des siècles par tous les envahisseurs, certains chacun de mourir pour la bonne foi, celle d'Abraham, celle de Jésus ou celle du Prophète. La route est défoncée soudain, crevée par les bombardements, et un chemin s'est tracé, au fil de la journée, pour contourner les obstacles. Des enfants sont là, armés de fusils d'assaut automatiques presque plus grands qu'eux. Ils nous regardent sans orgueil, las de voir les autos passer, las d'une guerre que je découvre. La voiture cahote dans les trous des tirs de mortiers, elle rejoint une piste sableuse, qui rejoint une autre route, qui repart sur Beyrouth, à travers les quartiers des banlieues, sales, minables de désordre et de misère, mais où les regards croisés ne montrent que dignité et honneur. Elle passe dans une nouvelle ruelle, plus gardée qu'ailleurs. Mon hôte m'explique que c'est le camp de Sabra, où sont réfugiés les palestiniens chassés par les sionistes. Ils vivent là depuis plus de 20 ans, sans autre force que la leur. Une file de femmes et de seaux attend près d'un camion que l'eau soit distribuée. Elles regardent le ciel, s'interrogent sur les risques de nouveaux bombardements, papotent comme si tout était normal, comme si tout était là depuis toujours, les barbelés, la porte du camp gardée par des adolescents maigres et rieurs, les taudis entassés dans la poussière, la piste encombrée de voitures en tous sens, le soleil, la chaleur, les mouches, le soleil, encore la chaleur... Tout a tourné en un instant. Un éclair au loin, un nuage de poussière, puis des gens qui courent, puis le bruit de l'explosion qui arrive comme une vague soudaine, alors que rien n'est compris encore de l'évènement. Nous sortons de la voiture, et nous avançons vers le nuage de poussière, hallucinés l'un et l'autre par l'incompréhension, froids et déterminés comme des robots, ignorant les fuyards qui se ruent contre nous pour s'échapper plus loin. Un enfant est couché près du trou de la bombe. Nous sommes près de lui, nous lui prenons les mains pendant qu'il meurt, ses yeux rivés dans les nôtres, ses yeux jamais oubliés, que j'ai refermés plus tard, après la douleur, fulgurante et inconnue, douleur de colère, douleur d'injustice. L'enfant de Sabra n'avait pas de nom. Je me rappelle avoir vu des miliciens se précipiter sur nous, enlever le corps de la poussière, détacher ses mains des nôtres, nous remercier longuement, des larmes dans les yeux, les leurs comme les nôtres, nous remercier de quoi, au nom de qui, je n'ai jamais su. Le bateau est reparti et je n'ai plus revu le prêtre. Beyrouth est devenue depuis une ville de douleurs, une ville de rage, où le gachis des vies sacrifiées à la bétise ne sera pas comblé par le temps. Il ne resterait comme baume de consolation qu'une berceuse rêvée pour endormir l'enfant de Sabra, qui lui raconterait les odeurs de thé du souk de la place des canons, les fumeurs de kif somnolant aux terrasses des cafés, les parfums de mandarines et d'oranges, les jeux des autres enfants, ceux qui ne font pas la guerre, ceux qui poussent des cerceaux de bois dans les ruelles de la ville, sonore du rire des enfants et des pas des femmes, ombres fières et cachées glissantes au soleil sur les pavés polis par les siècles de marche. Un parmi d'autres. Rien ne console de ce drame, et l'homme qui en rit ne connaît pas sa pauvreté. Pablo