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  • Le Ghetto

    Il pleut sur Venise. La brume de la pluie rend les ombres des églises fantômatiques, et les canaux lâchent l'odeur de vase du marais. Déjà la nuit arrive, comme une louve, protectrice de la faune obscure, avide de rapines et de duels, complice des plans d'amour échaffaudés dans les esprits des femmes, dans la tête des hommes... Nous marchons en silence sur les dalles glissantes, évitant de recevoir des ordures jetées des fenêtres. Nos pieds sont noircis par la marche du jour, nos crânes brûlés par le soleil de mai. Nous avons marché tout le jour, évitant les villages, évitant la peste, habitués que nous sommes à subir les injures, à laisser les chiens aboyer derrière nous. Oui, nous avons l'habitude de la haine gratuite, nous connaissons depuis l'aube des temps l'opprobe et la honte des hommes. Nous savons faire tout ce qu'ils ne veulent pas accepter, mais ils nous traitent encore comme des étrangers. Nous leur avons pourtant apporté tant de merveilles ! Le travail du fer, l'épissure de l'or, fabriquer les bijoux, tisser les fibres de lin, teindre les tissus, tanner les cuirs et les peaux, fabriquer le papier, fondre le verre, tailler les vêtements... Et tant de choses encore. Mais ce soir, point n'est là ma pensée. Je marche en compagnie pour retrouver le quartier où nous avons l'obligation de résider, près des fonderies d'or et d'argent. Le prince de la ville nous honore parce que nous battons sa monnaie, parce que nous trafiquons pour lui, parce que nous faisons du commerce, mais ces catholiques nous méprisent à cause de nos traditions, à cause de ce qu'ils nous laissent faire et qui est contraire à leurs devoirs. Nous sommes riches et marchands, mais ils nous haissent. Ils ne connaissent rien de nous, ni de nos pères, ni de nos enfants. Ils nous tuent parfois, croyant que nos morts les sauveront de leurs fautes, leurs péchés, comme ils disent. Mon esprit s'envole avec les balancements réguliers de la marche. Je m'imagine dans l'avenir, parcourant le monde avec mes gens, saluant mes amis au grand jour, traversant les mers sur un oiseau géant, regardant du ciel la création de l'Eternel, comme un joyau épuré, débarrassé de la haine et de l'ignorance. Je vois des villes fourmillant d'hommes et de femmes de toutes origines, bigarrement de couleurs et de races, de gestes et de traditions, partageant les uns aux autres les talents de chacun pour le bien de tous. J'imagine la création des hommes, qui peuvent en esprit conquérir le monde, partager avec les mots silencieux les idées nouvelles, se raconter leurs histoires, leur histoire. Puis j'entends mes amis qui m'appellent. Ils ont marché plus vite que moi sur la glaise du talus qui borde le canal, ils ont vu les lumières des feux et des chandelles sous les chaumes des maisons. La pluie s'est calmée, et la chaleur de l'effort m'empêche de sentir le poids de mon manteau. La nuit est lourde maintenant. Ils me disent que nous sommes arrivés, qu'une soupe nous attend, que nous pourrons dormir . Le rabin nous accueille, avec sa barbe sale et sa bouche édentée. Nous lirons la bénédiction du soir avant de partager le repas, puis le sommeil nous prendra, simple, pour un autre voyage dans le temps, peuplé de joies et de cauchemars, de rires et de pleurs, d'enfants et de vieillards. Il nous ménera de Jérusalem à la mellah d'Agadir, des servitudes Egyptiennes aux camps de la mort de Pologne, des bords du Jourdain aux rivages de l'amazone, et ainsi, depuis des siécles et pour des siécles encore, peuple élu mais maudit, chéri de l'Eternel mais conspué par les hommes, sans cesse en marche vers une terre promise qui n'est pas de ce monde. Nous apprendrons encore à quérir par l'effort, à éviter les villages et les chiens et les hommes, à tendre vers le ciel nos bras impuissants, à prier, inlassables, vers l'invisible force, abandonnant à d'autres de croire qu'elle est ici. Venant de l'Espagne, fuyant les inquisiteurs de la Reine, nous ignorons l'italien, même si par habitude nous apprenons vite une langue nouvelle. A nos questions inquiètes nos hôtes nous rassurent: A venise les juifs sont libres au quartier des fonderies. Ils n'ont rien à craindre au lieu qu'ils appellent "GHETTO". Le rabin nous explique dans un sourire que cela veut dire "je jette", car c'est ici que nous sommes relégués, là où ils jettent leurs ordures. Il nous dit aussi, avant que nous dormions, que ce lieu deviendra un modèle, où ceux qui y seront confinés auront à faire oeuvre de sainteté, et ne pourront ni rejeter les autres, ni les haïr, ni leur lancer des insultes. Mes compagnons de voyage, surpris de ces propos, le regardent étonnés. Alors, dans un soupir, il leur répond que nous devons être une lumière pour le monde, et montrer ce que la force d'en haut peut donner par l'amour et le pardon... Domingo Baruch de Monserrat - Venise, 31 mai 1607

  • Nuit de guerre

    Nous avons marché en silence une partie de la nuit. Je suis fatigué par le froid et la course. A la pause je me suis endormi, comme dorment les soldats dans les trains de nuit, hagard et somnambules, ballottés par les secousses des voitures, dans l’air surchauffé et puant. Mais la pose c’est sur les cailloux gelés du fond des montagnes mongoles, dans le silence du ciel nu sur nos têtes, coiffés par des étoiles sans nom. Je rêve comme chaque nuit à la chimère de mon amour laissé si loin. Je me remets dans le voyage et les routes qui m’ont mené ici. Les marches le long de couloirs sans fin d’aéroports, l’attente d’avions sombres chargés de mort, le voyage aveugle dans la nuit de la guerre, les rassemblements des unités, la formation des équipes, le départ des commandos. Dans la lumière jaune des vallées, nous avons croisé ces hommes durs travaillés par des générations de haine, lancés dans la vie à coups de couteau. Je suis abruti de leur cruauté envers les femmes, de leur absence absolue de tendresse. Dans le songe qui s’installe en moi, la tristesse a fait place aux sanglots qui secouent les images de mon rêve, qui me transporte soudain dans mon île. Solitude d’une promenade, je regarde de loin la source, assis sous les feuillages. S'élève la pensée, elle voyage, elle se pose sous la pierre ocre, à l'autre bout du monde, entre une pile de livres et un mur fendu. Elle sent la peau, l'odeur des cheveux. Elle pose une main mentale sur une main fraîche, elle guide une caresse tendre sur la tempe, puis descend vers la joue... Elle est là, vivante, vibrante, tendue dans son rêve éveillé, elle se laisse guider par la voie mentale, jusqu'à ce plaisir douloureux de se sentir choyée par une force lointaine, inaccessible, et pourtant si tendre, si aimante... Alors, ils me disent, en me réveillant à coups de pieds, que j'arrête de rêver à mon île....

    ©Pablo Robinson-06/2005