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les chiens de campagne - Page 2

  • Lutte ordinaire d'un banlieusard ordinaire

    Tu le vois bien ,que je me suis levé tôt. tu les vois les cernes sous mes yeux. Je me suis levé à 7 heures, juste eu le temps de passer sous ma douche, d'avaler mon café sans t'embrasser... Oui je suis énervé, comme souvent. Comment faire autrement. Là du coté de Noisy le grand, un jour comme un autre, je prends ma voiture pour aller de l'autre coté de Paris. Tu me crois, hein ? je suis parti à huit heures, et je suis arrivé à la porte de Versailles à onze heures trente !!!!  3 heures et demi pour une si petite distance!!

    Que s'est-il passé ? je ne sais pas. Rien n'avancait. J'ai raté mon rendez-vous. J'ai téléphonné pour mon retard, mais lui non plus n'était pas arrivé. On s'est perdu à chercher des pistes comme des sioux pour se rejoindre, du coté de Montparnasse. Mais dans ce coin là, vers les onze heures c'est l'enfer. Je ne pouvaqis pas prendre le métro, ou le bus: les colis que je devais lui apporter étaient juste assez encombrants pour poser de gros problèmes dans les transports en commun ...

    On a fini par se retrouver du coté du panthéon: il n'était pas content, et moi j'avais perdu ma matinée et un client. Tu vois, là, je rentre, donne moi une bière que je calme ma soif, j'ai les boules de payer des impots pour des routes qui ne me font pas avancer, pour des transports en commun qui sont justes bons pour y être transporté comme un tronc debout et nu, et pressé contre des autres inconnus et absents, j'en ai marre de faire la queue assis dans une boite de conserve qui pollue mais qui me protège de la pluie comme ce matin. Je suis fatigué d'une vie qui n'est pas celle dont je rêvais quand j'étais petit, j'en ai marre de te donner de moi une image qui ne me ressemble pas et qui me tue à petit feu.

    Aime moi, bon sang, toi qui restes à la maison bien au chaud, qui ne brave pas cette lutte des nerfs et du temps tout le temps, chaque jour. Lutte avec moi dans ma vie de citadin perdu dans la ville....

    Aime moi, moi qui lutte chaque jour dans le combat des banlieusards ordinaires, essoufflé de ce carcan des distances rendues stupides par les rues fermées, les sens uniques, les boulevards étranglés de trottoirs inutiles, puisque les piétons ont peur.

    Pablo Robinson

  • Ubique par Amour

    "Ubique, dites vous ?"

    Non, je ne suis pas ubique, je suis Pablo, l'ange des virtualités. Et puis arrêtez de me regarder comme ça, on dirait que vous n'avez jamais vu un ange."

    Le soldat baissa les yeux. "Je .... Je ne voulais pas vous vexer, vous savez. L'ubiquité, c'est juste la capacité de se dédoubler, de faire croire qu'on peut être à plusieurs endroits à la fois."


    L’ange se rassit sur la chaise en bois du bistrot, un coude sur la table, une aile contre le mur.

    "Et si moi je ne l'ai pas, ce don, d'autres l'ont. Non pas du point de vue de la capacité à être, mais de la capacité à être perçu. C’est pourtant simple, voyez les elfes filles. Elles aiment toutes un désir, qu'elle transforme en elfe garçon, ou en envie de faire du shoping, ou en amour des roses bleues, ou encore en situations romantiques. Et pourtant, vu de l'autre coté, ces garçons elfes ne sont pas là, mais ailleurs, et d'autres les voient... moi je suis là, dans ce bistrot des bas fonds de Pointe à Pitre, et c'est bien moi que vous voyez en train de boire une bière avec vous. Mais je connais une fille elfe qui me voit de la même façon que vous, de l'autre coté du monde, et j'en connais d'autres encore, qui me voient ici et là..."

    Le soldat avait un air interrogateur. L'ange reprit:
    " Et vous savez ce que c'est, çà ? cette manière de percevoir que vous avez touché les gens au point qu'ils pensent à vous, qu'ils vont jusqu'à croire que vous êtes devant eux, juste là, présent, avec une onde de rassurance qui émane de vous, avec de la tendresse qui s'écoule toute tiède vers leur coeur souvent trop froid, trop serré, alors que vous êtes à l'autre bout du monde, les pieds empêtrés dans le sable des dunes, à chercher vainement un chemin dans le désert, avec vos yeux qui brûlent, avec votre démarche d'affamé, la gourde vide, le crâne pris dans les tourments des migraines de la soif ? Non, vous ne le savez pas, parce que vous êtes soldat."

    Le soldat, qui avait posé sa chope de bière, le regarda fixement, l'air effaré.
    " Comment ne le saurais-je pas ? À cause de ma fonction ? Ne suis-je pas homme comme tous ici ? Est-ce mon âme qui me rend aveugle à cela, ou l'uniforme qui la recouvre ? Je sais bien de quoi vous voulez parler ! Vous me parlez de l'Amour, vous me parlez de cette puissance insondable qui traverse les songes et transperce les coeurs, vous me parlez de la Foi, cette seule Foi dont nous humains nous pouvons mesurer la vérité par les gestes que l'on donne, par les traverses traversées au nom d'un rien qui lie les âmes aux autres âmes, cet acte sublime qui nous fait mourir au nom de ce que nous ne pouvons nommer. Et moi ? Qui vous dit que je ne suis pas soldat par amour de mon peuple ? Qui vous dit que je ne suis pas Roi à cause de l'amour que je porte ? Est-ce la faconde noire que salissent les armes qui devrait couvrir de ténèbres le rayonnement de mon âme ? Ne me regarde pas comme ça, toi, l'ange, rempli de la suffisance que portent tes ailes ! Tu me mets en colère ! Tu peux, à l'innocence de ton uniforme de plumes croire que ton ubiquité est une résolution de l'amour que tu portes, mais n'imagines pas qu'un soldat encrassé de la boue du combat ne soit pas porteur des mêmes espérances, qu’il n'essaie pas de marcher tout comme toi au travers du désert pour trouver le chemin de la pureté, la voie de la sagesse, et, devenu porteur de ce nouveau fardeau, ne tente pas à son tour d'en partager le bonheur avec ceux qui sont assoiffés de cet amour..."

    L’ange le regarda profondément. Il avait fini de boire. Il prit les mains du soldat dans les siennes. Entre leurs regards se dessinait une tension immense, non de différence, mais une fusion extrême, comme une fièvre froide, porteuse d'une folie inconnue.

    Ils étaient devenus frères.

    © Pablo Robinson – Les chiens de campagne

  • ça va pas le faire, ce voyage

    Ca faisait un moment que l'envie montait, sourde, muette, à petits pas comptés. L'envie d'écrire. J'avais lu dans des blogs voisins que certains expliquent cette rongeuse maladie de taper sur un clavier et de fixer les mots sur des vitres d'écran en voulant faire croire à un désir d'affirmation de soi, un songe éveillé de se vautrer dans le public, et, quelquefois, de montrer à des yeux non vus ce qu'on ne montrerait à personne finalement (faut dire que c'est exactement ce qui se passe, réflexion faite). mais il fallait d'abord mûrir la réflexion.

    Après donc un voyage hors du temps (voir le syndrôme de Jérusalem), et une retraite dans les hauteurs creusées des Pyrénnées, j'ai fini par prendre la bretelle de la boîte de mon violoncelle dans une main, une valise (ô combien pratique cette valise !!!) dans l'autre, et, ainsi arnaché, je suis descendu dans la plaine, j'ai rejoint la rose Toulouse, et réussi à embarquer dans un TGV une veille de 15 aout. En montant dans la rame, je pensais très fort à une amie chère mais absente, que j'aurais pu croiser dans le couloir, elle en roller et poussant poussette, et moi avec mon violoncelle de voyageur, et je me disais qu'on aurait rigolé cinq minutes avant d'arriver à nous entendre sur la place à prendre. bref.

    Après un moment de silence partagé par les compères de la voiture, une Anglaise a entamé le débat avec le contrôleur, à mon sujet, tiens, puisque j'étais sensé avoir pris sa place. Il a fallu faire admettre audit contrôleur que le train était monté à l'envers, et que les numéros de voitures indiqués sur le quai étaient diamétralement opposés à ceux indiqués sur les voitures, ce qui fait que finalement, mon violoncelle et moi étions billetement à l'opposé de là où nous aurions dû être, mais que l'indication offerte à la vue des voyageurs étant celle du quai, j'étais dans le bon droit de la bonne foi, et que la voiture étant selon les optimistes à moitié vide, et selon les pessimistes à moitié pleine, l'autre moitié pouvait de la sorte être offerte à la gent Anglaise, laquelle accepta de bonne grâce.

    Passons. A Agen, un homme agé monta et, placé  près de moi, entama une discussion en anglais avec mon hôtesse (finalement je me considérais comme son invité, et elle la mienne - non, rien, ça va passer ). Pris d'un doute, je finis par lui demander s'il ne serait pas Polonais par hasard, ce à quoi il me répondis que oui en un français parfait. Vu l'apparence de son âge, je lui demandai s'il n'aurait pas par hasard vécu à Varsovie en 1942, et si oui, quel était son témoignage de cette période à cet endroit... La discussion dura longtemps, le temps du voyage. L'homme nous emporta en pleine guerre, nous fit croiser les combattants de la révolte polonaise, nous décrit les Juifs des campgnes de l'Est de la Pologne, chassés de Russie après la première guerre mondiale et ne parlant pas le Polonais, entassés par les rafles et terrés dans un ghetto dans lequel ils ne comprenaient pas ce que disaient les Juifs chassés des quartiers de la ville, baragouinant un yiddish incompréhensible, et se précipitant presque sur les camions nazis qui les emportaient vers la mort. Il nous raconta l'impuissance des habitants de Varsovie à cacher les rescapés des rafles, son engagement dans la résistance polonaise, son voyage vers l'Angleterre, son combat au coté des alliés. Il était là à parler avec son accent, et moi j'avais dans les yeux les images de Lanzman, le manteau rouge de la petite fille du film de Spielberg, les cris des pilotes de la bataille d'Angleterre...

     Arrivé à Paris, il a fondu dans la masse des gens qui passent sur les quais, l'Anglaise, son mari et ses mômes ont disparu aussi, et quand j'ai pu m'asseoir dans la salle d'attente silencieuse de l'aéroport après avoir traîné mon violoncelle et ma valise, je me suis demandé longtemps si je n'avais pas rêvé. Je regardais les gens autour, en me demandant si une telle rencontre les aurait aussi boulversé. Quelques heures encore, et je retrouvais le confort de la cabine, le feulement de l'air sur la carlingue, et ce soleil qui n'en finirait pas de se coucher jusqu'à ce que les roues touchent le béton tropical, et nous baignent dans une moiteur orageuse, signe que les semaines passées étaient déjà du domaine des souvenirs.

    Mais là, maintenant, c'est le visage de cet homme qui prend la place de l'écran, son profil doux et agé qui se tourne vers la fenêtre et qui disparaît...

     

  • Le syndrome de jerusalem

    ils arrivent en general avec le sourire aux levres, l'air narquois de ceux qui croient avoir tout connu. ils entrent dans la ville avec l'air beat des aventuriers qui ont lu quelques articles de presse occidentale avant de grimper dans un avion bonde, faisant valoir leur statut touristique en termes d'arrogance. Puis, apres avoir parcouru quelques rues de la vieille ville, maraude dans le souk a la recherche de tresors depuis longtemps disparus, ils arrivent par la porte de Jaffa, descendent en rigolant un peu moins les marches millenaires de la tour de David, et lorsqu'ils debouchent sur l'esplanade du Mur, restent interdits de longues minutes, bouche bee, en se demandant ce qui leur arrive. ils sont attires comme des mouches vers ce symbole incomprehensible, ces quelques centaines de grosses pierres alignees les unes aux autres. ils s'approchent avec hesitation, ils touchent le mur, et les larmes montent de leur coeur, s'epanchent sur leurs joues en silence, comme une maree salvatrice. Et ils ne comprenent pas ce qui leur arrive, ils ne sont pas croyants, encore moins religieux, mais, sans avertir, leur corps trahit les emotions ancestrales et s'epanche quelquefois avec force. Il en est de meme pour ceux qui entrent dans les eglises, les temples, les synagogues ou les mosquees. Alors, ils se tournent vers le soleil couchant en se demandant ce qui leur arrive. Le temps qu'ils resteront a Jerusalem, ils sentiront cette emotion a chaque pas, a chaque regard jete sur les oliviers, les pierres, les gens, jusqu'a la complete reddition de leur orgueil et de leur arrogance. Jerusalem est une ville dans laquelle on ne peut entrer sans humilite et sans respect. Pablo Robinson - (c) 07/2005

  • Terre sainte ?

    Après 12 heures de vol, l'avion survole des étendues bleues, puis ocre jaune. Dans un crissement de pneus, il finit par toucher la piste. Hébété, marchant comme un robot, je suis les gens qui descendent de l'avion et empruntent les couloirs de ce tout nouvel aéroport, construit dans les dunes qui entourent Tel Aviv... Des immeubles dressés au milieu des dunes de sable, sous un soleil que je sens implacable, et tout cela traversé par des autoroutes, avec au milieu ces foules disparates et éclectiques... laissez moi me remettre. Je suis arrivé sur la terre qui a suscite le plus grand nombre de guerres, là ou se sont sacrifiés le plus grand nombre d'humains..... Un sol ingrat, un ciel implacable, et pourtant on s'y presse pour y trouver la sanctification de l'invisible.....

    ©Pablo Robinson-07/2005

  • Tyran de pelouse

    Il faut être dingue ou plein aux as pour avoir une pelouse sur une île tropicale. Il me fallait un matelas de verdure rase où reposer mes yeux le soleil couché… Je passe sur les dizaines de camions qui ont bouché le trou béant qui bordait la maison. Et sur les jours entiers à racler le sol pour en tirer un arrondi parfait, comme le galbe du sein d’une femme. Et l’attente à tourner en rond pour que la pluie vienne : non je déconne. La courbe était là, ratissée et douce, et moi j’étais presque heureux. Evidemment, elle a poussé l’herbe, enfin, les herbes. Les graines de gazon, qui font des pelouses comme sur les magazines, c’est bon pour les magazines, pas pour une pelouse perdue au milieu de l’Atlantique. Donc des herbes ont poussé, comme des anarchistes, en bandes, par paquets. Des avec des feuilles larges, des avec des pousses pointues, des jaunes et des vertes. Un jour, sentant que tout cela était mûr pour une première moisson, j’ai aiguisé ma tondeuse, tiré sur la ficelle, attendu que le ronron se stabilise, et flac ! j’y suis allé. En dessinant un cercle concentrique, laissant ça et là des plantes qui font des fleurs oranges et qu’on appelle ici des oiseaux du paradis. D’un coup je me suis senti puissant, effaçant d’un passage soixante centimètres de verdure poussée, laissant au ras du sol des touffes alignées à la hauteur de la faucheuse, satisfait enfin de me croire capable de dompter la nature, dans cet environnement luxuriant, où les arbres montent comme des flèches de cathédrales, laissant sous eux des frondaisons obscures pleines d’oiseaux, de bruits et de bestioles bizarres. Aujourd’hui c’était jour de tonte, j’avais attendu la fraîcheur sérénale pour monter et descendre ma petite colline de pelouse, domptée depuis longtemps. Dans ma solitude de faucheur, je me sens dominateur, le temps d’une ballade en rond, le temps de croire que je pourrais maîtriser le monde avec une tondeuse géante, mettant tout ce peuple ingrat à l’échelle zéro, donnant à chacun une nouvelle chance de partir au même niveau que les autres. Mais en poussant la machine, je me dit que, comme de tondre l’herbe, ça deviendrait vite ennuyeux. De toute façon, à voir les repousses aux aléas des sécheresses et des pluies, on comprend vite que tyran de pelouse, c’est un boulot idiot, la Nature dictant à tout sa forme de liberté et à chacun celle d’y croître. Pablo Robinson

  • Jour de rien

    C’est comme ça, sans raison valable. Le réveil est épouvantable pour commencer. Impossible de rester dans l’espèce de cauchemar qui s’était installé entre mon oreiller et moi. Un œil ouvert pour apercevoir par la fenêtre que pour une fois depuis huit jours, le soleil est là. Puis mes yeux se referment pour un moment. Au diable le tic tac qui presse ce qui passe en comptage de temps. Ça y est, je sens la mauvaise humeur qui s’installe. Le cauchemar, une sombre histoire de bête que j’essaie de tuer mais qui ne veut pas mourir est encore là, à me percer la raison, à m’énerver et enfin voilà, je me décide. D’un coup, assis au bord du lit. Ouaille ! C’était ça ! un torticolis pernicieux me ruine l’épaule. Je lève le rideau. Le soleil est bien là, il inonde la terrasse et fait briller les feuilles des arbres en face de moi. Et aussitôt tout ce que je ne veux pas de la routine m’assaille : la douche sous l’eau tiède, les ablutions devant le miroir, les rides chassées comme des parasites, le brossage tout aussi maniaque des dents. Et pendant l’agitation frénétique de la brosse, arrive l’envie d’un seul coup de me retrouver au cœur de Paris à faire du roller avec une amie dont l’image soudainement venue à l’esprit me creuse la tête comme une vrille. C’est comme ça. Elle ne comprendrait pas un truc pareil. Faut être seul trop longtemps pour assumer ce genre de truc. Et encore… la solitude ce n’est pas forcément l’absence d’un environnement de gens. Il y a des foules entières au sein desquelles on rencontre des gens encore plus seuls que s’ils avaient été abandonnés sur une planète d’un système solaire oublié. Je la vois, là, entre la faïence du lavabo et moi, comme si elle me regardait, avec ses cheveux noirs qu’elle aurait coupés, mais c’est comme ces fichus cauchemars, elle est là, mais je ne vois pas ses yeux, je les sens juste qui me regardent, je la sens qui me sourit, et ça me fait des nœuds dans les tripes. Allez, soupire un bon coup, ça va passer. … C’est passé. Mais ce regard perdu m’obsède. Sans comprendre je me sens inutile toute la journée, et je fais tout avec un sentiment de perdre mon temps qui me rend encore plus morose. Pourquoi rêver ? Elle est ailleurs, à des milliers de lieues, elle fait sa vie sans imaginer même que je puisse y penser, elle tape sur son ordinateur comme tout le monde, elle s’est fait une vie avec un homme comme elle disait, elle en a eu un enfant, et voilà. Mais pour le coup j’aurais aimé qu’elle le sache, que d’aussi loin on pouvait penser à elle. Faut pas chercher dans ces cas là. Penser à quelqu’un comme ça, ça ne prouve pas qu’on serait des amis, de ces vrais amis solides pour qui cette amitié là serait plus forte que des années d’absence. Et c’est probable que plus près d’elle d’autres pensent à elle comme moi, mais plus près, assez près pour lui dire, tiens ! Et elle, elle s’en fout probablement comme de la première tasse de thé. Mais quand même. C’est pas très normal que je reste dans ce doute, celui de penser dans l’inutile, dans le fluide du temps. Ce qui pourrait faire une certitude, c’est de savoir en retour qu’elle aurait pensé à moi au même moment. Ne pas le savoir, c’est comme si je vivais un jour de rien. Pablo Robinson

  • Nuit de guerre

    Nous avons marché en silence une partie de la nuit. Je suis fatigué par le froid et la course. A la pause je me suis endormi, comme dorment les soldats dans les trains de nuit, hagard et somnambules, ballottés par les secousses des voitures, dans l’air surchauffé et puant. Mais la pose c’est sur les cailloux gelés du fond des montagnes mongoles, dans le silence du ciel nu sur nos têtes, coiffés par des étoiles sans nom. Je rêve comme chaque nuit à la chimère de mon amour laissé si loin. Je me remets dans le voyage et les routes qui m’ont mené ici. Les marches le long de couloirs sans fin d’aéroports, l’attente d’avions sombres chargés de mort, le voyage aveugle dans la nuit de la guerre, les rassemblements des unités, la formation des équipes, le départ des commandos. Dans la lumière jaune des vallées, nous avons croisé ces hommes durs travaillés par des générations de haine, lancés dans la vie à coups de couteau. Je suis abruti de leur cruauté envers les femmes, de leur absence absolue de tendresse. Dans le songe qui s’installe en moi, la tristesse a fait place aux sanglots qui secouent les images de mon rêve, qui me transporte soudain dans mon île. Solitude d’une promenade, je regarde de loin la source, assis sous les feuillages. S'élève la pensée, elle voyage, elle se pose sous la pierre ocre, à l'autre bout du monde, entre une pile de livres et un mur fendu. Elle sent la peau, l'odeur des cheveux. Elle pose une main mentale sur une main fraîche, elle guide une caresse tendre sur la tempe, puis descend vers la joue... Elle est là, vivante, vibrante, tendue dans son rêve éveillé, elle se laisse guider par la voie mentale, jusqu'à ce plaisir douloureux de se sentir choyée par une force lointaine, inaccessible, et pourtant si tendre, si aimante... Alors, ils me disent, en me réveillant à coups de pieds, que j'arrête de rêver à mon île....

    ©Pablo Robinson-06/2005