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tangoliberas - Page 2

  • Malko ouvrit les yeux (3)

    «vous êtes blessé ? Vous avez eu un accident ? Qui c’est ces chauffards ?»  dit-il en montrant la route devant lui. Malko essaya de parler mais il claquait trop des dents et sa réponse ressembla plus à une espèce de longue vibration. «venez avec moi, je vais vous emmener à l’hôpital !» Malko reprit un peu ses esprits et réussit à articuler : «pa pa pa pa  blé blé bléssé ! Aidez aidez moi moi  à à re re prendre mo mo mon vévé lomo lomo teur …. Si sil vous vous plait ! ». L’homme balaya alentour avec sa lampe, la lumière accrocha l’engin qui était tombé. «je ne voudrais pas le décevoir, mais s'il comptait rentrer chez lui avec ça, neh !» Et il montra à Malko le vélomoteur écrasé : la fourche était tordue, et on voyait bien que la voiture avait roulé sur les roues couchées après l’accident et les avait complètement voilées. L’engin était inutilisable. «je vais le ramener en ville. Il habite loin ? Il veut appeler la police ?» Malko  fit signe que non. Il était tout près de son sauveur maintenant. Il murmura plus facilement :
    «- ces gens-là ont voulu me tuer, mais je ne sais pas qui c’est, celui qui me cherchait ne parlait pas  italien.
    - montez dans ma voiture, je vais vous ramener chez vous, nous parlerons en route.
    - mais je suis trempé et plein de boue ! Je vais salir votre  voiture !
    - on s’en fiche, vous grelottez ! Attendez ! »
    Il ouvrit le coffre, en sortit une couverture, la déplia autour de Malko et l’enroula dedans. La couverture sentait le chien. « C’est la couverture que j’utilise pour  promener mon chien, elle pue, mais elle va vous réchauffer, et elle protégera mon siège, neh ? » Malko reconnu l’accent milanais. il monta  sur le siège du passager, le conducteur ferma la porte sur lui. « Nous reviendrons demain chercher le vélomoteur. Pour l’instant je vous ramène chez vous ! Vous habitez loin ? »  Malko lui répondit qu’il était à Pomponesco, à quelques kilomètres. Le conducteur connaissait le bourg, il travaillait dans la zone industrielle, il était responsable de la sécurité dans la grande usine de fabrication de contreplaqué. Malko se dit qu’il était surtout très bavard. C'était un grand type, avec un tête longue et un menton en galoche. Malko remarqua qu'il était habillé avec un col roulé noir, on aurait dit un curé.
    « Ah ! Je ne me suis pas présenté, n’est-ce pas, neh ?  Mon nom est Petro, Petro Vicenti.   Voilà, nous arrivons ! Je vais le ramener chez lui, neh ? Et nous appellerons la police. Il faut le faire, ce qui lui est arrivé est grave, neh ? Ils ont voulu le tuer, neh ?» Malko ne l’entendait plus, le chauffage de la voiture l’engourdissait, la couverture lui faisait comme une carapace, il avait chaud, il était presque bien. Sauf son slip mouillé qui lui collait aux fesses. Il détestait sentir du linge mouillé contre lui, et pire encore, au niveau de la ceinture et en dessous. Il avait fini par donner l’adresse de la vieille maison, après la place centrale du vieux village, oui, tournez encore à droite, puis à droite, oui. Oui c’est là, à gauche….
    La voiture s’arrêta en face du vieux portail à deux battants qui donnait sur la cour. Malko se disait à chaque fois qu’il passait sous le porche que cette bâtisse avait dû être  l’atelier d’un maréchal ferrant. Il sentait ça dans les murs, mais il n’aurait su dire pourquoi. Petro était descendu de sa voiture. Pendant qu’il faisait le tour pour lui ouvrir la portière, Malko s’était rendu compte que c’était une wolkswaggen  récente, d’un beau bleu marine. Les reflets des éclairages publics orange lui donnaient une allure particulière. Il descendit remercia son sauveteur et l’invita à rentrer à l’intérieur. Petro semblait prendre toutes les initiatives : il ouvrit la porte de la cuisine sans frapper. La gouvernante, en le voyant rentrer avec un fantôme couvert de laine brune  poussa un cri de surprise et lâcha l’assiette qu’elle tenait et qui alla se fracasser sur le carrelage. Petro s’excusa, et, entourant Malko avec ses bras, il défit la couverture. Magda le reconnut et poussa un nouveau cri, et alla s’asseoir sur une chaise. « Vous allez me tuer, monsieur Malko ! que vous est-il arrivé, vous êtes plein de sang ! » Malko la calma, finit de se débarrasser de la couverture, lui demanda de faire chauffer de l’eau, proposa à Petro de prendre un café, le temps qu’il aille se changer. Magda s’empressa de proposer un chaise à son hôte, et commença à s’affairer autour du vieux fourneau. Petro semblait ravi. Il reprit son couplet de présentation avec Magda. Il faisait bon dans la cuisine, ça sentait la soupe, avec des odeurs de poireau, de chou, de céleri. Pendant que Malko s’éclipsait vers la salle de bain, Magda invitait Petro à goûter la soupe en lui demandant de lui raconter tout sur cette épouvantable histoire.

    Malko ferma la salle de bain. Pendant que le robinet remplissait bruyamment d'eau fumante le broc en émail, il se déshabilla. La veste en cuir était tachée de boue et trempée, mais il avait toujours l’écharpe sur lui. Elle avait été protégée par la veste, et, à part les extrémités restées dehors, elle était encore propre. Malko sentit encore le parfum prisonnier de la laine, puis il rangea l’écharpe sur un portemanteau cloué derrière la porte. Une fois nu, il se réchauffa au contact de l’eau chaude, lava les plaies superficielles qu’il avait sur les mains, se sécha vigoureusement, badigeonna les plaies avec un coton teinté de mercurochrome, une bouteille antique qu’il avait repéré en arrivant, puis remit son kimono, et, par-dessus, un peignoir en éponge qui lui tiendrait chaud. Il récupéra les chaussons ancestraux qui étaient posés sous le meuble et sortit.
    De retour dans la cuisine, il remarqua le regard de Petro. Il avait un sourire particulier et fixai Malko comme s’ils se connaissaient depuis cent ans. Non seulement Malko le trouvait bien bavard, mais en plus, il se demandait si cet homme là n’avait pas des tendances un peu homosexuelles. Il décida de s’asseoir à l’opposé de la table de la cuisine. Avec Magda comme gardienne entre Petro et lui.
    « - Alors, vous voulez vraiment que j’appelle la police ? Je n’ai aucun élément, je ne sais même pas ce que c’était comme voiture, je ne suis pas sûr qu’il l’ai fait exprès, même si le comportement de l’homme qui me cherchait me semblait très bizarre. Le seul élément dont je dispose, c’est qu’il ne parlait pas italien. »
    Petro ne se découragea pas : « vous savez, monsieur Malko, oui, madame Magda m’a dit comment vous vous appelez, vous ne pouviez pas me parler tellement vous étiez choqué dans la voiture, oui, monsieur Malko, donc,  si vous, vous n’avez pas d’éléments, vous savez, avec le métier que je fais, j’ai pris l’habitude de réagir très vite en cas d’accident. Vous comprenez, quand vous devez faire un rapport d’enquête à la suite d’un accident dans une usine aussi importante  que la nôtre, vous devez savoir tout enregistrer tout de suite, neh ? Donc ne vous en faites pas pour la voiture, neh, j’ai tout enregistré, vous savez. Cette voiture, c’est une voiture de location, neh, à cause de la marque  et parce que elle vient de Parme, neh ? oui, j’ai réussi à retenir le numéro, donc, neh, il n’a plus à s’inquiéter de la voiture, madame Magda, neh ? et avec le numéro de la voiture, on saura qui était le locataire, neh ? »
    Malko ouvrait la bouche pour se défendre, mais l’autre tenait à continuer.
    « monsieur Malko, vous savez, dans mon usine, il y a beaucoup d’étrangers, neh, et comme ça je suis bien obligé de connaître un peu les langues qu’ils parlent, neh, alors je comprends un peu le Turc, un peu le croate, un peu le serbe. Dites moi, monsieur Malko,  vous vous rappelez un peu des mots qu’il a prononcé, le type qui vous cherchait ? » Malko réfléchit un moment. La vieille Magda les regardait tour à tour, médusée. « je crois qu’il a dit quelque chose comme pichou ou pichcou materina, ou un son comme ça ». Petro rayonnait : « pitchkou materina !  c’est un juron qu’on prononce  surtout dans le  Monténégro. Je ne vais pas vous dire ici la traduction, neh, parce qu’il y a une dame, mais c’est un vrai juron de là-bas ! hé bien, il voit que ça sert les langues étrangères dans la sécurité,neh ? Donc, là, nous avons une voiture de location et un monsieur pas très poli qui vient du Monténégro. Il ne sera pas difficile avec ces éléments de déposer une plainte, neh, et en plus, si ils sont partis comme ça, neh, c’est bien qu’ils avaient quelque chose de pas clair dans la tête, neh ?  tenez, monsieur Malko, vous êtes un garçon sympathique, et madame Magda a fait une soupe merveilleuse, neh, alors je vais l’aider ce jeune homme, neh ? et comme je connais bien des carabiniers de Pomponesco, je vais aller les voir demain, et je ferai les démarches pour lui, et il aura juste à aller signer les papiers, neh ? »

    Malko  regarda la vieille Magda. Elle était aux anges. Il était sûr qu’elle passerait la nuit à écouter un pareil énergumène. Ils mangèrent ensemble la soupe, puis le fromage. Malko prétexta un mal de tête et une douleur à la main pour les laisser, remercia avec un sourire forcé Petro, de son dérangement, promit de passer à la gendarmerie le lendemain, et monta se coucher. La journée avait été rude, les surprises conséquentes, et Malko, roulé en boule dans le lit glacé, se demanda à quoi pouvait bien ressembler cette histoire. Comment l’écharpe de la fille avait-elle pu atterrir sur le parapet du pont ? Pourquoi ces types l’avaient sciemment bousculé dans le fossé et cherché à le trouver ? Et qui était ce Petro qui lui tombait dessus comme par hasard ? et comment se fait-il qu’il ait pu connaître le numéro de voiture de ces types aussi vite, la nuit, en pleine campagne…. Malko s’endormit avec des rêves de grenouilles dans les chaussures.

  • malko ouvrit les yeux (2)

    Il repéra la cafetière que Magda, la vieille gouvernante, avait laissée sur le fourneau d’un autre âge, chaud encore, qui dispersait une odeur acre de charbon consumé. La cuisine était propre, meublée d’étagères avec des rideaux en carreau vichy rouge, d’une commode où étaient rangée la vaisselle, d’un placard en vieux bois clair, enfoncé dans le mur, d’une table à pieds carrés d’allure rectangulaire, avec une éternelle toile cirée sans couleur définie, sur laquelle attendait un bol en porcelaine jaune, une cuillère et un pot de confiture entamé à peine de quelques fraises confites. Et devant, le gros pain coupé en deux, avec le couteau à crans que Malko reconnaissait à la couleur du manche en fausse nacre. C’était celui que sa mère utilisait quand il était petit  pour l’épater en lui coupant de fines tranches de ce pain dense et lourd qu’elle tartinait de compote en semaine et d’un peu de beurre le dimanche.

    Il sourit en prenant le couteau et en se coupant de nouveau une fine tranche de pain. Mais la trame de la mie n’était plus la même, la pâte contenait moins de farine de fève, et la tartine n’était pas aussi jolie que celles de son enfance. Il entreprit d’y coller un peu de confiture, se versa un trait long et noir de café, et déjeuna en silence. Peu à peu, la lumière changea, et de la blancheur blafarde et aveugle, la vitre de l’unique fenêtre de la cuisine  devint plus jaune, plus brillante, et l’ombre d’une branche apparut, avant que finalement, sans doute sur un coup de vent, le brouillard disparut complètement et que l’image du jardin se profilât derrière le rideau. Malko se mit à sourire dans le silence, l’arrivée du soleil le rendait joyeux. Derrière lui, la porte s’ouvrit, et la vieille dame entra, entraînant avec elle l’odeur rance de ses vieux vêtements, le parfum de l’encens rapporté de la messe, et le courant d’air frais de la rue. Ils se saluèrent, s’embrassèrent  du bout des lèvres, du bord de la joue, puis elle rangea sur la paillasse de l’évier les commissions qu’elle rapportait dans un  vieux cabas, tandis que Malko se rasseyait pour finir son café. Il était plus de dix heures, et il ne savait pas ce qu’il allait faire de cette journée dominicale....

    Finalement, après avoir tourné en rond dans la maison et rangé sa chambre, il prit  le vélomoteur que son père avait laissé, et décida d’aller se promener le long du fleuve, en roulant sur les routes de digues. Sa promenade l’emmena vers Guastalla, et il prit la petite route qui menait au bord de l’eau en passant devant le cercle hippique. Le soleil s’était bien levé, et le vent poussait les feuilles mortes en travers de la route. L’air froid faisait pleurer Malko, et ses larmes,  entraînées par la vitesse, glissaient sous le rebord du casque et allaient mouiller ses cheveux. Il s’arrêta au bout de la route, car les crues récentes avaient déposé de la boue, et il ne voulait pas prendre le risque de tomber. Il prit le chemin de halage, en admirant les rayons du soleil se refléter sur les crêtes d’eau, puis en repérant les traces que les animaux avaient laissées dans le limon déposé par le fleuve. Il suivit du regard le passage de hérons qui s’étaient envolés à son approche. Les oiseaux passèrent au-dessus de sa tête, puis firent un virage pour passer sous le grand pont qu’il avait emprunté. Son regard fut attiré par une tache jaune suspendue sous les arcades. Il ne voyait pas bien à cause du soleil, mais il trouva cette tache de couleur incongrue à cet endroit. Il décida de se rapprocher, en suivant le chemin jusque sous l’édifice. Ses chaussures de ville glissaient et il quitta le chemin pour marcher dans les herbes folles du talus de la digue. En s’approchant, il vit que c’était une forme longue, une bande de  tissu ou de papier. Elle était accrochée au bord du parapet et pendait dans le vide, retenue sans doute par un obstacle quelconque. Cette couleur semblait lui rappeler quelque chose, mais il n’arrivait pas à se souvenir. Il n’y avait rien d’autre d’intéressant dans le coin, à part de curieuses cabanes en forme de bateaux, perchées sur la digue et attachées par des câbles rouillés aux peupliers plantés là pour retenir la terre. Malko revint à son vélomoteur. Il était seul, le paysage semblait figé par l’hiver, il n’y avait rien que le ciel, l’eau, la digue. Ce paysage lui rappelait ses lectures d’enfant, à l’école primaire, où il avait appris à lire sur des extraits de Jean-Christophe, le roman de Romain Rolland, lorsque Jean-Christophe racontait ses aventures sur les bords du Rhin, avec les gravures imprimées, qui ressemblaient à ce paysage. Après un dernier regard, il reprit le vélomoteur et se dirigea vers le pont.

    Malko arrêta le moteur là où il pensait avoir vu la tache jaune. Le pont était désert. Une voiture passa en entraînant un courant d’air qui lui coupa le souffle. Il traversa rapidement, passa au-dessus de la balustrade de sécurité, et, en se tenant au garde fou, inspecta le tablier au-dessous de lui. Tout en bas, le torrent grondait avec le bruit amplifié par  l’écho formé par les piles du pont. Il aperçut le tissu. C’était une écharpe jaune. Elle était accrochée par une cornière du garde fou. Il rejoignit l’endroit, se pencha de nouveau, et récupéra l’écharpe. Avant de traverser, il la prit à deux mains, la regarda de nouveau. Il avait vu cette écharpe, sur quelqu’un, c’était sûr. Il décida de la mettre dans sa veste de cuir, puis il rentra à Pomponesco. Le soleil disparaissait déjà derrière les collines, en laissant dans le ciel une longue trace rougeoyante. Il aurait de quoi s’occuper pour la soirée...

     Après avoir récupéré l’écharpe et l’avoir mis autour de son cou, il s’était apprêté à repartir sur le vélomoteur, mais, au moment où il remontait le col de la vieille veste de cuir, il sentit le parfum qui était resté incrusté dans la laine de l’écharpe. Un parfum d’agrume et d’anis, dont le souvenir lui était revenu immédiatement. Cette écharpe était celle de la fille avec laquelle il avait dansé hier soir, samedi ! il avait fait le rapport entre la couleur jaune et le parfum, et le souvenir de la soirée avait réapparu dans sa mémoire presque immédiatement. Les danses, les mots un peu bizarres qu’elle avait prononcés avant qu’ils se quittent…

      Il avait serré encore plus l’écharpe contre son cou et était partit en pédalant pour faire démarrer le vélomoteur. Il trouvait très bizarre que cette écharpe se soit trouvée à cet endroit, et pendant tout le trajet, il n’avait cessé de chercher dans sa mémoire si la fille lui avait donné son nom. L’écharpe était roulée autour de son cou, elle lui protégeait le bas du visage, les deux extrémités pendaient derrière lui et s’envolaient avec la vitesse. Bien qu’il n’ait pas de rétroviseur, Malko avait senti qu’une voiture le suivait. Il voyait les phares qui éclairaient devant lui. Malgré le froid qui était retombé avec la nuit, il avait à plusieurs reprises fait des signes pour que la voiture le double. La route était déserte, dégagée, bordée par les champs de la plaine,  la voiture avait largement la place de passer, et la vitesse trop lente du vélomoteur ne justifiait pas, selon la réflexion que s’était fait Malko, qu’elle reste derrière lui. Il se demandait si ce n’était pas encore un vieux pépé qui rentrait de sa promenade du dimanche. D’un coup, il entendit le véhicule lancer le moteur, et commencer à le doubler. Il n’eut pas le temps de comprendre ce qui arrivait. Le véhicule vint à sa hauteur, il vit nettement le passager le regarder attentivement, puis la voiture fit une embardée vers la droite, frappant le guidon du vieux vélomoteur. Déséquilibré, Malko ne put rien faire d’autre que lâcher le guidon et se laisser tomber sur le coté de la route, en essayant de se protéger le visage. Il tomba en roulant dans l’herbe du bas coté, et termina sa course en glissant dans le fossé de bordure. L’eau du fossé était glacée et elle envahit tout de suite ses chaussures et son pantalon, provoquant une série de frissons qui tétanisèrent Malko. Il essaya de reprendre ses esprits, sentant qu’il ne souffrait que des écorchures qui lui piquaient les mains. Il rampait pour sortir complètement de l’eau lorsqu’il vit la silhouette d’un homme courir vers lui dans la pénombre de la nuit naissante, avec un peu plus loin, les feux rouges des freins de la voiture. Malko sentit que cet instant devenait très dangereux. L’ombre se rapprochait en marchant doucement, sans se précipiter comme quelqu’un qui vient porter secours. Il était encore à quelques mètres. Malko rampa en arrière, en essayant de se cacher dans les herbes qui bordaient le fossé. L’eau glaciale revint dans ses chaussures, remonta  le long de ses jambes au fur et à mesure qu’il s’enfonçait dans le fossé. Il retint un cri quand elle atteint son slip et mouilla son ventre. L’homme s’était encore approché. Malko distingua quelque chose dans sa main, une forme longue et noire. Il se fit encore plus petit dans les herbes. Une voiture passa, aveuglant alors celui qui semblait le chercher, puis il entendit le coup de freins brusque, un bruit de dérapage, et plus loin une porte qui claquait et un cri de colère. L’homme se retourna, jura dans une langue que Malko ne connaissait pas, puis il courut à la voiture qui semblait l’attendre. Elle partit en faisant patiner les roues sur l’herbe du bas coté pour éviter l’autre voiture qui avait fini sa course au milieu de la route. Malko se releva lentement. Il ne voyait rien d’autre que les feux rouges de la voiture arrêtée et ceux de ses agresseurs qui disparaissait au loin. Il commençait à claquer des dents, tant par le froid qui lui gelait le ventre et les fesses que par réaction à ce qu’il venait de vivre. L’homme qui avait crié appela de son coté. Malko lui répondit. Il vit le faisceau d’une lampe de poche balayer l’air de son coté, puis l’aveugler. Il se protégea avec sa main ensanglantée, en demandant à l’autre de baisser sa lampe. Il marchait à petit pas. Ses chaussures pleines d’eau faisaient des gargouillis à chaque pas. L’homme à la lampe le rejoignit.

  • Malko ouvrit les yeux -1-

    Malko ouvra les yeux et regarda la fenêtre, et, au-delà, la trace de lumière laiteuse qui diffusait par les rideaux, encore pâle du jour naissant. Il sentait la fraîcheur de la chambre mal chauffée, et la douceur tiède des draps, de son oreiller. Il referma les yeux avec une jouissance contenue de se pelotonner encore dans son lit. La chambre était vieillotte,  les murs étaient couverts d’un papier blanc qui avait été passé à la peinture à l’eau avec un balai, semble-t-il, et cela donnait une fausse allure pastel. La fenêtre fermait mal, il sentait un courant d’air traverser la pièce au-dessus de son visage, et cette sensation lui donnait encore plus de plaisir à s’étaler dans le tiède du lit. La lumière du jour ne changeait pas, et cela l’inquiéta. Il aimait que le soleil finisse par se montrer et trace un rai de lumière franche sur le mur d’en face. C’était alors pour lui le signe du réveil. Mais aujourd’hui, le soleil n’arrivait pas. Il se leva, en posant avec prudence les pieds sur le carrelage froid de la chambre, en remontant le caleçon noir de son kimono. Il avait beau scruter, écarter les rideaux, il ne voyait ni la rue ni la place. Le brouillard avait envahi le village, et il ne distinguait rien.
    Il s’était installé dans la vieille maison de son père, en utilisant une des chambres abandonnées depuis plus de vingt ans. Un méchant interrupteur en porcelaine lui donnait la lumière électrique depuis un abat jour couvert de papier taché de chiures de mouches, et l’ampoule transparente laissait voir le filament incandescent. Cela lui rappelait son enfance, lorsqu’il était tout petit et qu’il regardait une ampoule analogue à celle là, hypnotisé par la lumière au fond de son petit lit à barreaux. Il se souvenait très précisément de cette image, et cela le bouleversait. Il se retourna pour mieux voir ce qui faisait son environnement : le lit fait d’un sommier de planches jaunes et mal dégrossies et d’un matelas ancestral, fait sans doute d’un mélange de crin de cheval et de laine, comme on les faisait au début du vingtième siècle, un lit au fond dur, mais bienfaisant par la chaleur rendue. Les draps étaient encore ceux de l’ancien temps, tissés à la main, lourds et souples, et la couverture avait dû être récupérée à la fin de la guerre, car on pouvait encore lire l’inscription « US RED CROSS » en travers de la trame de laine brune. Près du lit, une table de toilette avec sa vasque en terre émaillée enjolivée de fleurs bleues, et le broc à eau posé à coté. Malko trouvait un certain charme à se débarbouiller là en sortant de son lit, même s’il affectionnait de se doucher en se levant. Mais là, la salle de bain était en bas, et le silence de la maison ne lui donnait pas envie de descendre tout de suite. Il écouta les bruits assourdis par le brouillard. De temps en temps, une voiture passait, en laissant autour d’elle le seul bruit des pneumatiques sur les pavés de la rue, vite avalé par  la cécité laiteuse. Au loin, des sonneries de cloches marquaient au feutré du silence que les églises annonçaient les messes. La gouvernante qui habitait en bas avait déjà dû partir.

    Il finit par se lever avec un soupir, mit la veste du kimono qui lui servait de pyjama, prit ses affaires et sortit pour descendre vers la salle de bains. L’escalier en pierre était gelé, et il descendit sur la pointe des pieds. Une odeur de café froid et de cendres montait par le couloir, en bas. Il ouvrit la porte de la salle d’eau, la referma en bloquant la serrure avec une chaise. Avant de se déshabiller, il fit couler l’eau chaude, qui ne tarda pas à venir, et il commença à remplir le vieux tub en tôle avec un broc en émail jaune. La pièce se remplit rapidement de vapeur, et la température monta assez pour qu’il se sente bien. La fenêtre qui donnait sur la cour avait des rideaux qui avaient dû être blanc un jour, des dentelles de coton à petits points, qui laissaient passer la lueur que le brouillard du dehors voulait bien abandonner à sa vue. Malko  se déshabilla, alla pisser dans la cuvette des toilettes, puis revint nu, posa un pied dans l’eau chaude, puis un autre, et commença à s’arroser en prenant la coupole en cuivre qu’il remplissait d’eau et faisait couler sur son visage, puis dans son dos, puis sur ses bras, son corps, son sexe, ses jambes. Il y avait sur une étagère une savonnette neuve, encore emballée dans du papier soufré. Il tendit le bras, en ouvrit l’emballage et la sentit longuement. Elle avait un parfum où se mêlaient la lavande et l’amande. Il frotta la savonnette sur l’éponge naturelle qu’il avait trouvé en arrivant, et se lava partout, en insistant sur son cou, ses aisselles, et entre ses jambes. Son sexe s’était éveillé sous la caresse de l’éponge, mais Malko n’y faisait pas attention, plus attentif à regarder le blanc aveugle de la fenêtre, de peur d’être surpris  par un regard de fantôme qui apparaîtrait d’un  coup derrière le carreau. Après s’être frotté et lavé, il refit couler l’eau devenue opaque et un peu colorée, il la fit couler sur son corps aussi longtemps qu’elle était encore tiède. La chaleur de son corps provoquait des volutes de vapeur par-dessus la chair de poule que provoquait le froid de la pièce. Il sortit du tub, jeta la grande serviette au sol sous la glace, et entreprit de se regarder du haut en bas, en inspectant sa figure, son torse, puis son ventre, en faisant attention à former les muscles abdominaux. Il inspecta dans la glace l’allure de son sexe, blotti dans une touffe de poils noirs et brillants, rebondi sur  ses testicules, comme posé sur un écrin sombre. Toujours nu, il se brossa les dents en continuant à se regarder, indifférent maintenant à l’air glacé de la salle d’eau, au mouvement de son corps qui accompagnait le mouvement de son bras et de la brosse à dent. Il avait vu dans un film américain, « Platoon », croyait-il se souvenir, qu’il fallait brosser ses dents pendant au moins trois minutes pour que le fluor puisse pénétrer dans l’émail et durcir les dents. Alors Malko se lavait les dents en lorgnant de temps en temps sur la montre qu’il avait posé sur la tablette en marbre de la salle de bains. Lorsqu’il eut fini son manège, il se coiffa, en prenant soin de rabattre ses cheveux en arrière, puis il s’habilla sans hâte, se chaussa en forçant dans ses chaussures, qu’il détestait délacer. La pièce sentait maintenant la lavande, les murs et les vitres ruisselaient de vapeur condensée. Il ouvrit la porte et monta avec son kimono plié sous le bras, fit son lit et redescendit pour déjeuner.