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LCE - Page 2

  • L'Esprit

    Les dunes sont froides le matin sur les berges du lac de Tibériade. Les pécheurs sont partis avant l'aube ramasser les filets, et un homme attend sur la grève. Le soleil se lance dans la brume, la transperce en rayons flamboyants, puis éclate sur les collines avoisinantes. Les barques rentrent, au rythme scandé des rames qui plongent dans l'eau calme, puis abordent le sable en un chuintement discret. Les pécheurs débarquent en silence, gestes mécaniques d'hommes épuisés. Inquiets tour à tour, ils se tournent vers cet étranger qui attend, le visage paisible, et qui les regarde comme jamais personne ne les avait regardés. Trois années plus tard, à Jérusalem, les pécheurs du lac de Tibériade se rappellent qu'ils avaient abandonné leurs seules richesses, leur filet de lin et leur barque, pour suivre celui qui leur avait dit de les suivre, sans autre promesse, sinon de parler chaque jour de l'Esprit, se disant lui-même Fils d'Eloim, Celui qui n'a pas de nom, Celui qui est le début et la fin, proclamant dans la Judée et la Samarie que les putains et les fous seraint servis les premiers au festin de la Vie Eternelle. Ils se rappellent les injures des pharisiens, bourgeois religieux et austères, serviteurs méticuleux du Temple. Là, devant eux, leur Maître subit l'interrogatoire des sbires de l'occupant romain. Il ne dit rien de plus que ce qu'ils ont appris pendant ces trois années, inlassablement, avec dans les yeux la même détermination tranquille, semblant ignorer les coups de trique, les crachats puants, les ronces d'aubépine enfoncées dans la peau de son crâne, les railleries des ignorants. Ils savent qu'il va mourir bientôt et ils ont peur.... Mille ans plus tard, entre les murailles sèches d'un village de montagne, un homme sombre, au nez rond, portant une natte de cheveux blanchis par l'âge, portant un simple pagne de tissu grossièrement construit, les jambes repliées en tailleur, maigre ascète aux yeux doux, décrit avec ses doigts sur le visage d'un enfant aveugle des dessins magiques. Il arrête son index sur un point situé entre les yeux, au-dessus, plus précisément entre les sourcils. Il marque de son ongle la peau dorée, puis, d'un geste délicat, prend la goutte de teinture rouge de son écuelle et imprime un rond parfait sur le bas du front de l'enfant. Puis il commence une longue mélopée en forme d'histoire. Il est question du troisième oeil, celui par lequel entre l'Esprit du Maître du Monde, Force des forces, libérateur des tourments, consolateur magnanime des souffrances des hommes... L'enfant somnole, assis en tailleur en face du vieillard. Des larmes coulent sur ses joues et brillent de l'éclat de la lumière du jour qui entre dans la masure... Dehors, les parents attendent, sûrs de leur choix, avide de voir l'enfant ressortir sans tendre les mains à tâtons, trouvant presque normal que la guérison soit venue, confiance aveugle d'aveugles dans l'au delà. Quatre millénaires ont passé. Les hommes ont progressé vers leurs autosatisfactions, apportant heure après heure de nouvelles théories sur les autres preuves de tout, justifiant du possible et de l'impossible, communiquant même sans paroles d'un bout à l'autre de la planète, sans un mot, sans un geste des mâchoires ou de la langue, sans expression du corps à un autre corps, envoyant par une fenêtre de l'intérieur des mots égrenés du bout de leurs doigts vers un inconnu improbable, à peine imaginé, ne sachant rien de lui, sinon la trace de ses mots sur une autre fenêtre, mots induits des sens de l'histoire de l'autre, de la vie de l'autre, de la Force de l'autre. Certains ont mis un nom sur l'Esprit. Ils l'appellent "Dieu", "la Force", "Celui qui n'a pas de nom".... Les hommes ont depuis longtemps mis une confusion entre l'amour des autres, issu de "l'Esprit", et l'amour de soi, issu de soi. Ils ont mélangé la fraternité avec le copinage, le respect de la vie avec la fornication, le sens de la terre avec l'individualisme, oubliant que la plupart des "autres" habitants de la planète Terre n'ont pas de fenêtre intérieure dans leur taudis, qu'ils ne savent pas former des mots avec leurs doigts en appuyant sur des petits carrés pleins de signes inconnus. Ils n'ont même pas de bougie à brûler pour deviner le visage des enfants qui somnolent dans un coin, et demain, ils chercheront encore dans les yeux des passants de la ville ce geste de fraternité recherchée et pure, rare, forte, de la puissance des âmes qui parcourent l'univers pour y connaître l'Inconnu. Ce geste qui passe par le regard, qui transperce ce point de perception depuis longtemps reconnu par les sages Asiatiques, placé entre les sourcils, à l'endroit où la Paix entre dans les coeurs, là où se manifeste l'Esprit.... Le baiser enfin, marque puissante et ancienne de reconnaissance de l'autre, attouchement furtif des corps et des visages, marque de la fraternité vraie, marque de la pureté des sens, du don à l'autre de soi, pour accepter la sensation ancestrale des lèvres, premiers instruments de reconnaissance du corps, baiser donné ou reçu comme un don de l'Esprit, quand celui qui le donne est un pauvre, et celui qui le reçoit est un ange. Baiser de prière muette, consolation mille fois renouvelée dans l'imaginaire de ceux qui meurent du manque d'amour, de ceux qui crèvent de ne pas être embrassés par les autres, acteurs passifs des turpidités de la violence des sens, aveugles injurieux de leur propre cécité, qui fondraient en larmes en reconnaissant enfin la douceur de cette paix venue de l'Esprit...

    ©Pablo Robinson-07/2005

  • Adieu Eric

    La mer c'est l'épouvante. Le sel, le froid, la mouvance continue qui fascine, qui met l'homme dans un élément à l'instabilité éternelle, le soleil sans ombre, qui réchauffe et brûle, et le vent. La mer qui rugit et qui dort, comme un être vivant qui envie et qui donne, qui se laisse caresser et qui cogne les fonds des coques des bateaux. Ce soir le vent a forci, et l'équipage est novice. Il faut aller, il faut mettre les ris, leur montrer dans le noir à ces gens dociles les gestes cent fois refaits seul dans la tourmente. Ils vont tenir la barre malgré les sautes de vent et les paquets de mer, un peu froide, mer irlandaise moussante comme une bière, enivrante comme un vieux wisky qu'on boit comme du lait, poisseuse et parfumée des senteurs de varech. Ils vont tenir la barre, le temps d'affaler... Le choc est venu comme une masse, sans prévenir. Passer de dessus de l'eau à l'intérieur de l'eau. Elle est plus froide encore, et la douleur dans la poitrine qui monte et qui paralyse les bras. Se calmer, s'allonger sur le dos, donner à chaque seconde une nouvelle chance, se donner le temps de survivre encore un peu, de tenir, tenir... Que font-ils sur le bateau ? où est-il ? Une fusée orange a lui au loin. Ils ont compris, mais ils ne savent pas naviguer. Et par quel orgueil avoir refusé de mettre le gilet de sauvetage ? Il fait froid, les mains s'engourdissent. Rester calme, attendre. Fermer les yeux. La mer est là, autour, comme une amie, docile et rompue au mouvement : monter, descendre, monter, descendre, et le corps de flotter tant qu'il respire. Calme. Voici les lumières des aurores, tous ces matins à la barre de la solitude, avec le silence complice, ces matins de soleils qui arrachent les masses des nuages aux forces liquides, les bleus tendres des matins tempérés, les azurs infinis des mers tropicales, les ciels dorés et rouges, les ciels des matins de béatitudes, qui font se taire les sots quand on arrive au port, quand respendissent des les yeux les empreintes de ces moments intimes entre soi et la création. Puis voici les houles, rondes et tenues, longues et lourdes, les houles de paix des sérénades tropicales, quand le bateau glisse sans bruit sur l'onde, dérangé seulement par les sauts de poissons au gré du sillage. Les houles de quarantièmes, frangées d'écume et d'embruns, chevelées par le blizzard et la beige, montagnes mouvantes et sublimes, invincibles mais montées comme des chevaux retifs, maitresses qui se violent à coup de barre forcée, à voile retenue, à vent de grand largue pour gagner de vitesse, tobogans indiens du golfe du saint laurent, où l'on ne sait jamais si le bateau monte ou bien s'il descent. Et les caresses méditerranéennes, toutes bleues et de courte allure, qui piquent des colères effroyables dès que le temps se gâte, dès que l'homme souhaite les dompter. Houles du Cap Horn, roulées et déroulées, suspectes dans le brouillard, aux formes de vagues triangulaires, sans équilibre, sans rien d'humain... Le froid disparait peu à peu, la douleur s'estompe, tout va presque bien, tout s'endort lentement, sans bouger. Les yeux se ferment. Défilent les images d'enfance, le manoir, le premier bateau, un chemin de cailloux et de sable, les marches du port qui descendent sur la plage, le sable jaune, blond, chaud, doux comme un baiser maternel, les baisers donnés et reçus, les envies de femme, les solitudes, les copains, les hommes, les images de père, diffuses, confuses, mais où reste la tendresse tendue comme un cadeau, les hommes de la mer, les marins, les hommes aux mains brûlées par le sel, capotés dans leur ciré le nez dans la tempête, nus sous les tropiques, affalés sur la hune pour ferler les voiles, les hommes forts de la mer, qui ne discutent pas en chemin, ceux qui savent les forces inconnues des éléments liquides, et leur incohérence à rester en mer malgré tout. Voici le silence. Il reste un goût de sel dans la bouche, sans autre sensation, immobile et aveugle un instant d'éternité. Des larmes coulent dans la mer qui submerge le coeur qui s'endort lentement. Voir encore les visages des enfants, tous ces enfants rencontrés au bord des mers traversées, et les enfants de soi, tendre à l'infini vers eux un visage qui disparait peu à peu, oublier lentement les temps comptés pour découvrir l'inconnu, se rouler dans les écharpes cristallines des aurores boréales, filer sur les eaux en regardant la mer sans la voir, la ressentir de l'intérieur, comme on caresse la peau d'une femme dans la nuit, comme on carresse le bois d'un mat de bateau au long cours pour en sentir les blessures. Tout s'en va derrière soi, en dessous de l'être. L'eau devient berceau, les étoiles tournent au firmament en un tunnel brillant et fantastique, et la lumière au loin devient plus forte, plus attirante. Quelque chose de soi est là, attiré par cet inconnu, par des sens nouveaux faits de musiques et le lumières, de caresses et de parfums, chemin incertain pour les mortels que nous sommes, qui traverse l'univers et l'espace, qui n'a plus du temps qu'une notion passée, instant vécu ou imaginé, emprunt de douceur et de paix, éternellement. La mer s'est tue ce soir, et sur la grève s'étale des écumes discrètes et silencieuses, comme un recueillement minéral. Ces hommes qui aiment la vie et qui la quittent, rendant à la beauté de la création l'espace et le temps qu'elle leur a prété, simplement, avec amour... Pablo Robinson

  • Viagra impérialiste

    Un pays qui a besoin de pilule pour faire ses enfants et de pilules pour ne pas faire des enfants n'a plus grand'chose à faire dans l'univers. La terre est une poussière de la galaxie de la voie lactée, laquelle est un petit point de la constellation du centaure, laquelle est un amas commun d'un coin du grand large insondable que nous ne pouvons même pas imaginer. Et pourtant quelque chose de vivant est accroché là, qui n'est pas fixe, qui découvre le temps, ces espaces entre les évènements sidéraux phénoménaux qui nous entourent. Fractale insidieuse de l'univers, un photon frappe une matière et le capteur visuel y voit une couleur, plus petit encore que n'importe quoi, il répète inlassablement la danse des atomes, les interactions physiques de nos gestes brutaux d'atomes mathématiquement liés, en une société comparable à un liquide... tous ensemble, mais sans autre structure que d'être collés les uns aux autres avec un semblant d'attaches sociales ou économiques, rapidement disparues si la température augmente un peu. Et pourtant, au coeur des corps bénis des femmes, autre fractale d'une cellule qui en rencontre une autre, qui perce par sa structure chimique la paroi de l'oeuf, et ensère des chaines adéniques aux chaines complémentaires, et la vie surgit, complète, indivise, unique et inutile, grain de lumière pour une petite part d'éternité, faite de surprises et de souffrances, de gestes répétés des millions de fois, pour rien, pour le temps qui va passer, pour l'espace de l'univers que la galaxie immobile mais en marche va traverser pendant un bref instant. La vie... Il faut que la vie continue, et personne ne sait pourquoi. Les instincts des vivants inférieurs, qui ont un mécanisme de marche plus petit, plus attentif aux reflexes qu'à la reflexion, passent leur temps à survivre pour que d'autres survivent à leur tour, sans qu'ils sachent compter, ni les jours ni les nuits, qui ne sont capables de rien d'autre que de la transmettre cette vie là.. Et les hommes, incapables de donner cette vie, de la porter en eux, de sentir les coups de pieds d'un foetus en mangeant une pomme, incapables de rire de ce bonheur si fort et si simple, incapables de sentir la vie s'échapper de leur corps, prolongement d'eux mêmes dans l'extérieur de soi, miroir vivant de la continuité de soi dans le futur de la vie, ces hommes là n'ont d'autre consolation que de créer autre chose que la vie d'eux-même: des charrues et des épées, des avions et des missiles, des téléphones et des poisons, et aussi de quoi croire qu'ils seraint capables de faire autre chose encore, bien plus tard, bien plus longtemps, par exemple de donner la vie. Mais ils sont menteurs avec eux-mêmes, menteurs avec l'histoire de la vie. Ils veulent simplement jouir de la seule souffrance qui soit objective dans le sens de la vie et du futur. Générer dans leur corps de nouveaux orgasmes, symboles de leur limite, symbole de leurs faiblesse. Souffrance des orgasmes masculins matérialisée par les décharges d'adrénaline, preuve médicale et chimique que ce n'est pas un plaisir. Et pourquoi ne pas faire durer le plaisir de tous ces étalons abrutis qui ne comprenent rien au sens des gestes que la nature a élaboré depuis des millénaires pour transmettre la vie... Pendant ce temps, pendant qu'ils croient par leurs érections stupides détenir la clé des mystères de la nature humaine, d'autres fruits de cette vie là, cette vie des hommes, enfants ou pas enfants, d'autres disparaissent pour rien, cadeaux de traits d'union de vie gâchée pour une mort facile, guerre, famine, abandon, soif, tous rongés par l'hébétude de ne pas avoir compris pourquoi ils devaient mourir comme cela si bêtement, alors qu'ils pouvaient écrire un opéra, inventer un nouveau monde, jouer avec leurs doigts dans les rayons du soleil, dormir en rêvant qu'ils n'allaient pas mourir. La pilule bleue rendra les hommes plus stupides encore. Il vont croire comme il y a trente mille ans que le monde va tourner autour de leur sexe érigé en centre de l'univers. Personne ne trouvera la pilule arc en ciel qui rend les gens libres et généreux, conciliants et respectueux de leur bête condition, amas de chair fragile, imparfaite et finie, qui ne peut durer sans aimer, qui ne peut subsister sans amour, sans qu'aucune femme de sente un enfant bouger dans son ventre, comme un miracle mystérieux qu'elle ne peut partager. Donner la main à un enfant, et le conduire avec pureté et résolution jusqu'à la fin de la vie, la mienne ou la sienne, peu importe, pourvu que.... Pablo Robinson